L'aristocratie anglaise... en Beauce

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(Québec) Le retour dans le temps est instantané lorsqu'on pose les pieds dans l'ancien manoir des Taylor, transformé en auberge. Piano, meubles et vaisselle des années 1920 nous font revivre l'histoire de cette famille anglaise oubliée de la Beauce.

Accessible par une étroite route de terre, le manoir Taylor de Cumberland Mills, au nord de Saint-Georges-de-Beauce, est ouvert au public depuis un peu plus de deux ans. James Dean Hunter et Paul Geary ont investi près d'un million de dollars pour l'acquérir, le rénover et lui redonner son lustre d'antan. 

Il est possible de dormir dans l'une des chambres des enfants de la famille, par exemple celle de Dolly, d'Eva, ou de Frank, ou dans la chambre du Seigneur, où Thomas Taylor et sa femme Sarah avaient leurs habitudes. À part les matelas, c'est comme si tout avait été laissé tel quel, dans ces chambres. 

Lorsqu'ils ont acheté le manoir, en 2012, MM. Hunter et Geary se sont mis à la recherche des meubles originaux de la famille, qu'ils ont en grande partie retrouvés chez des voisins. Ils ont donc recréé à quelques détails près le décor original, de style artisanat d'art (arts and crafts), à l'aide de centaines de photos et de l'équivalent de 33 années de journaux quotidiens dans lesquels Edgar Taylor notait tout de façon très méthodique. 

Par exemple, le nombre de briques requises pour construire le manoir, le jour de semence des patates ou le nombre d'oeufs récoltés sur la ferme cette année-là. «C'était une famille maniaque des chiffres», lance M. Hunter. 

Et maniaque aussi des dernières technologies... pour l'époque. Avant même la venue de l'électricité dans leur coin de pays, les Taylor avaient fabriqué une éolienne qui, postée sur le toit de la maison, leur fournissait de l'énergie.  

Pour les repas, les aubergistes préparent les aliments à la main, sur un poêle à bois, avec notamment des légumes de leur potager. «On veut recréer la vie à la ferme à cette époque-là [...] C'est rendu comme un musée vivant», croit M. Hunter. 

D'autant plus que les propriétaires ont placé çà et là des artefacts trouvés lorsqu'ils ont creusé la terre des ruines de l'ancien manoir de pierre des Taylor. Ils ont découvert des broches, des morceaux de vaisselle et quelques vieilles cruches d'alcool encore intactes. 

Plusieurs visiteurs du manoir comparent son style avec celui de la populaire série anglaise Downton Abbey. Le thème a même été retenu pour le prochain party d'Halloween.

Moins riches

Tout de même, les Taylor de la Beauce étaient beaucoup moins riches que la famille anglaise Crawley dépeinte dans la télésérie. Ils avaient une seule bonne, Alida Labonté, de Saint-Benjamin, qui pouvait être vue le matin en train de récurer les planchers, mais l'après-midi en train de prendre le thé avec les demoiselles de la maison, soutient M. Hunter. 

Les Taylor étaient plutôt des cultivateurs qui travaillaient du matin au soir, s'occupant de leurs 175 vaches, déneigeant et réparant les nombreux chemins du domaine. 

Lorsqu'ils se reposaient, le dimanche, ils aimaient faire des pique-niques sur de grandes nappes blanches. L'hiver, ils côtoyaient souvent la famille Pozer, d'autres anglophones de Saint-Georges, pour s'adonner à de longues soirées de cartes. 

Toute cette histoire, James Dean Hunter la connaît par coeur et se plaît à la raconter à ses invités après le souper, lors d'une visite du manoir. «Après la tournée, les gens me disent qu'ils n'avaient aucune idée qu'il existait cette partie de leur histoire. Et ils sont encore plus étonnés que c'est quelqu'un de l'Alberta qui la partage!» lance-t-il dans un grand éclat de rire. 

Maintenant que l'intérieur du manoir est à leur goût, MM. Hunter et Geary souhaitent s'attaquer à l'extérieur en recréant, sur leur terrain, un parcours touristique montrant la vie sur un domaine au début du XXe siècle. Déjà, des voisins ont accepté de leur donner des hangars, la glacière (où des blocs de glace étaient entreposés l'été), la forge, un poulailler et un ancien four à pain extérieur appartenant à la famille Taylor ou à ses employés. Ne reste que l'accord de la Municipalité à obtenir pour procéder au déménagement de ces structures (voir autre texte). 

Et lorsque leur «projet de vie» sera complété, MM. Hunter et Geary ne comptent pas s'en servir pour s'enrichir. «Au final, on veut léguer le tout au public. On veut que cette histoire soit connue et qu'elle puisse être racontée encore par les générations à venir», indique M. Hunter.

Du sable dans l'engrenage

Les propriétaires du manoir Taylor voient grand pour leur domaine. Mais leur rêve de reconstituer la vie seigneuriale de la famille sur un terrain plus restreint se bute au silence radio de la Municipalité de Saint-Simon-les-Mines depuis un an. 

Le couple ne demande aucune subvention à Christine Caron, la mairesse du village de

500 âmes. Il veut seulement qu'elle lui accorde les permis de construction nécessaires pour rapatrier la douzaine de petits bâtiments qui appartenaient autrefois à la famille et que leurs voisins sont prêts à leur donner. 

Le mois dernier, la mairesse Caron a indiqué à la radio CoolFM de Saint-Georges que les deux hommes ne lui avaient jamais présenté l'entièreté de leur projet sur papier et qu'ils avaient commencé des travaux sans demander de permis au préalable. Elle leur demande de respecter les règles de la municipalité.

Aucune réponse

M. Hunter soutient plutôt que la mairesse ne répond jamais à ses requêtes, autant verbales qu'écrites, et qu'elle tente de lui mettre des bâtons dans les roues, sans qu'il sache trop pourquoi. 

Roger Carette, l'ancien maire de Saint-Georges qui donne un coup de main à MM. Hunter et Geary pour leur projet, a très hâte que le conflit se règle. 

«La difficulté, c'est de faire admettre à la grande communauté beauceronne qu'on a une obligation de conserver le patrimoine québécois. Qu'il soit anglophone, écossais, irlandais, c'est des gens qui ont bâti le Québec et qui méritent que leur oeuvre soit perpétuée et reconnue [...] Il y a trop de choses qui ont déjà été sacrifiées», lance l'ex-maire. 

L'église Saint-Paul-de-Cumberland, qui date de 1847, a été restaurée dans les années 1990. Le jardin Harbottle adjacent a été construit en 1998 dans la plus pure tradition anglaise. Le manoir Taylor souhaite compléter l'offre touristique de ces deux attraits existants. 

M. Carette propose qu'à terme un protocole d'entente soit signé entre la Municipalité, la Corporation de la conservation du patrimoine de Saint-Simon-les-Mines et le manoir Taylor pour mettre en commun les activités de promotion de ce trio anglais en plein coeur de la Beauce. «Ça mérite d'être connu.»

En bref

L'histoire d'amour d'un Albertain

James Dean Hunter est né à Drumheller, en Alberta, là où, à part les os de dinosaures, «il n'y a rien de plus vieux que 50 ans», dit-il. Tombé amoureux d'un homme de Saint-Georges-de-Beauce (aujourd'hui décédé du cancer), il cherche à s'y établir dans les années 1990 et tombe sur l'ancienne école de rang de Cumberland Mills. «Quand j'ai regardé à travers les fenêtres de la vieille école, je suis tombé en amour tout de suite», raconte-t-il. L'enseignant d'anglais épris d'histoire a voulu en savoir plus sur la résidence qu'il venait d'acheter et, surtout, sur les raisons pour lesquelles une école anglophone avait été érigée dans ce coin où plus personne ne parle anglais. Il a fini par dénicher l'un des descendants de la famille Taylor, Fred, dans un foyer de la région. À 99 ans, Fred était toujours alerte et lui a brièvement raconté l'histoire de sa famille. Deux semaines plus tard, il meurt. M. Hunter se rend à ses funérailles et rencontre sa soeur, Eva. Pendant quatre ans, il se rendra à plusieurs reprises à North Hatley, en Estrie, pour que Eva Taylor lui raconte ses souvenirs. À sa mort, en 1999, elle lui lègue toutes les photos et les documents familiaux qu'elle possède. «J'ai réalisé que [...] j'avais toute l'histoire du Cumberland dans mes mains, et personne d'autre ne le sait. J'ai pris ça comme une responsabilité d'assurer que ce n'est pas oublié.» 

Une famille, trois manoirs

Originaire d'Angleterre, la famille Taylor a jadis été celle qui possédait le plus grand domaine au sud de Québec, soit l'équivalent d'environ 70 terres agricoles. Un premier manoir seigneurial en pierre a été construit en 1830. Un autre, en bois, a été érigé en 1890, mais comme il s'enfonçait tranquillement dans la terre, on a décidé de construite un troisième manoir, cette fois en brique, entre 1917 et 1919. Il est le seul à avoir survécu à l'épreuve du temps et a abrité des membres de la famille Taylor jusqu'en 1976, année où, vieillissantes, les soeurs Eva et Dorothée ont décidé de le vendre à un homme qui leur avait promis d'en faire un site historique. Mais la promesse n'a pas été tenue et l'acheteur l'a immédiatement revendu à la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui l'aurait laissé à l'abandon, selon James Dean Hunter. Le manoir a ensuite changé de mains avant d'être acheté par Blandine Veilleux, dermatologue à Saint-Georges, dans le milieu des années 1980. Elle l'a habité avec sa famille jusqu'en 2012, année où elle l'a vendu à M. Hunter et à son nouveau conjoint, Paul Geary, qui avait toujours rêvé de gérer une auberge. Le rêve est devenu réalité quelques mois plus tard.

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