La psychologie du déménagement

Le décompte jusqu'au jour D, pour Déménagement, est bien commencé au Québec.... (123RF/Nagy-Bagoly Ilona)

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(Québec) Le décompte jusqu'au jour D, pour Déménagement, est bien commencé au Québec. Mais au-delà du tri, des boîtes, des changements d'adresse et de la peinture fraîche, il y a aussi l'excitation, le stress, les compromis, le deuil... Avec l'aide de la psychologue et psychanalyste Hélène Morrissette, Le Soleil aborde tout ce volet invisible entourant ce grand chambardement.

Qu'il soit positif ou négatif, un changement est exigeant pour un humain, parce qu'on est des êtres de routine et un peu paresseux par définition, dit d'entrée de jeu Mme Morrissette. 

Il arrive d'entendre des répliques du genre : «Mais c'est toi qui voulais partir... C'est toi qui voulais une nouvelle maison...» Quand un déménagement est prévu et voulu, c'est comme si ça nous privait de la liberté de trouver ça difficile, poursuit la psychologue et psychanalyste. Elle donne l'exemple d'un mariage ou d'une naissance. «Ce n'est pas parce qu'on l'a désiré que ce n'est pas exigeant.»

Mme Morrissette pousse plus loin la réflexion en affirmant qu'«il ne s'agit jamais JUSTE d'un déménagement». Il est toujours accompagné de mille et un facteurs, de multiples facettes. On change de maison, de rue, de quartier, mais parfois aussi de statut conjugal, d'emploi, de situation familiale.

Devant ce chambardement, la réaction naturelle des humains est de se rabattre sur ce qu'il connaît et ce qu'il contrôle. «Par exemple, quelqu'un qui déménage à Tokyo, son premier réflexe sera de trouver un endroit qui vend du beurre d'arachide au lieu de partir à la découverte des sushis. Encore plus s'il a des enfants.»

Hélène Morrissette, psychologue et psychanalyste ... (Fournie par Hélène Morrissette) - image 2.0

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Hélène Morrissette, psychologue et psychanalyste 

Fournie par Hélène Morrissette

Le deuxième réflexe, selon elle, est de vouloir tout placer dans la maison, de ranger la verrerie, d'installer les cadres et les rideaux avant la fin de la semaine. «Ça n'a pas vraiment de logique, mais c'est une façon de reprendre le contrôle. On a tendance à se presser pour lutter contre le chaos.»

Et pourtant, cette recherche du familier et cet excès de contrôle viennent énormément compliquer l'adaptation, indique Mme Morrissette. 

«C'est déjà tellement fatigant un déménagement. Il faut plutôt essayer de se donner une petite chance et se faciliter la vie. Se donner un mois plutôt qu'une semaine pour s'installer. Et partir avec un premier pot de beurre d'arachide dans ses valises, si on déménage à Tokyo.»

Pour nous aider à traverser cette étape, elle recommande de prévoir une boîte de déménagement qui s'appellerait «911», «Kit d'urgence» ou «SOS», avec les choses les plus significatives de la maison, nos repères, nos odeurs de lavande, les doudous des enfants.

Bien sûr, il existe autant de déménagements qu'il existe d'individus. Mme Morrissette a bien voulu décortiquer avec nous sept situations à sept stades de la vie.

Quitter le nid familial

Dans ce cas-ci, Hélène Morris­sette indique que le déménagement sera vécu avec un mélange d'excitation et d'anxiété. Comment l'entourage peut-il aider? Dans la boîte de survie d'un étudiant, elle suggère aux parents de déposer par exemple une boîte de macaroni Kraft avec des muffins maison, un certificat cadeau d'une pizzéria au coin de la rue, une liste pour une première épicerie, un petit luxe comme des bières de microbrasserie. 

«L'idée est toujours de simplifier la vie et de mettre des repères. De donner un coup de main à un jeune qui voudrait ne pas en avoir besoin, mais au fond, qui sera bien content.»

Après quelques jours, on peut s'attendre à ce qu'il ait le coeur gros, même si c'est ce qu'il souhaitait. Une semaine ou un mois après le déménagement, une petite visite, un plant de tomates ou de la nourriture toute faite seront grandement appréciés, assure Mme Morrissette.

Si l'étudiant emménage avec des colocataires, elle recommande aussi de préparer un plan de communication 101. De prévoir des règles dès le départ. «Je suggérerais aux jeunes de s'asseoir ensemble une fois par mois pour faire le point, décider s'ils fonctionnent chacun avec leur livre de beurre, comment ils se partagent les tâches ménagères, évaluer si tout fonctionne bien.»

Elle prône une approche proactive, parce que si les problèmes entre colocataires ne sont pas gérés, à un moment donné, il est trop tard. «Les parents peuvent aider les jeunes avec ça. À cet âge, ils vont faire la sourde oreille, mais une fois sur place, ça va porter ses fruits.»  

S'installer ensemble la première fois

Ce n'est pas parce qu'on s'aime qu'on ne se tombera jamais sur les nerfs, prévient Hélène Morrissette. Ce n'est pas facile d'être toujours ensemble. À deux personnes, elle conseille de prévoir un petit espace pour chacun. Un petit coin, un petit bureau, ne serait-ce qu'un tiroir. «Réunir deux vies du jour au lendemain, ça ne se fait pas sans conflits. Et c'est prévisible.»

Les conjoints n'auront pas nécessairement la même conception du désordre et de la nécessité de ramasser. L'important est de ne pas oublier que chacun a ses forces, indique la psychologue et psychanalyste. L'un fait le ménage, l'autre, les courses, pourquoi pas? 

Et elle recommande une mise à jour régulière. «La vie change, les horaires changent, les besoins changent. Il faut se prévoir des moments pour faire le point et voir comment ça va avant d'être rendu en crise. On fait un changement d'huile après tant de kilomètres de façon préventive? On peut faire la même chose pour notre couple.» 

L'importance des repères pour les enfants

Les enfants en bas âge s'arrachent les tracteurs dans toutes les langues, dans tous les parcs, observe Hélène Morrissette. Une nouvelle rue, une nouvelle ville a peu d'incidence sur eux. Ce qui importe, c'est leurs repères. Et ces repères sont leurs parents et leurs frères et soeurs. Leur monde tourne autour d'eux.

«Quand un enfant tombe, il regarde la réaction de sa mère pour savoir s'il s'est fait mal ou non. Les enfants réagissent en miroir aux parents. Alors si les parents sont exaspérés, tendus à cause du déménagement, les enfants comprennent que ça va mal. Ils vont encaisser le coup jusqu'à ce que les parents se calment, et c'est là qu'ils vont se laisser aller, en tombant malade, en se réveillant constamment la nuit», décrit la psychologue et psychanalyste. 

Par contre, si les parents réussissent à modérer leur stress au déménagement, les enfants passeront à travers cette étape sans même s'en rendre compte, prédit Hélène Morrissette.

Elle ajoute que chez les enfants plus vieux, plus conscients de ce qui se passe, il faut s'attendre à de petites régressions, comme reprendre la suce ou la doudou. «Comme nous quand on est stressé, on peut recommencer à fumer pour se détendre.»

Cette réaction chez les enfants est bon signe, dit-elle. «Ils reculent dans leur sécurité pour mieux sauter vers l'avant. Il faut leur permettre ces petites régressions, à condition que ce soit transitoire.»

Recommande-t-elle les livres qui racontent des histoires de déménagement? Ça dépend de l'âge des enfants, répond la psychologue et psychanalyste. «Les livres, c'est intellectuel. En aucun cas, c'est du temps perdu. Mais ce n'est pas une garantie. Même si on les prépare à l'avance, un mois plus tard, c'est comme s'il s'était écoulé une décennie pour eux», prévient-elle.

Un enfant peut ne pas comprendre pourquoi on va habiter dans une nouvelle maison, poursuit Hélène Morrissette. Il peut penser qu'on est là seulement pour une fin de semaine, même si on a déménagé toutes nos affaires. 

«L'important, c'est que les parents parlent, nomment à voix haute ce qui se passe, comme ils le font dans la vie de tous les jours : "Tantôt, maman s'est un peu énervée parce qu'avec le déménagement, je ne trouve plus mes choses. Tu sais ce que c'est quand on cherche nos choses? Mais là, maman s'est calmée".»

On décrit donc la situation au fur et à mesure. Et on garde sous la main la boîte à doudous.

Unir deux familles sous un même toit

Voilà un déménagement aux multiples, multiples facettes, lance la psychologue et psychanalyste Hélène Morrissette. «Parfois les deux conjoints s'aiment profondément. Mais c'est un méchant stress de voir leurs enfants vivre ensemble.»

Ce qu'elle retient de toute la documentation qui porte sur le sujet, c'est l'importance pendant la transition de se donner du temps, de se garder des repères et, surtout, de continuer d'avoir une vie de famille «d'avant».

Par là, elle entend qu'il faut se garder du temps de couple, mais aussi préserver des routines, des rituels, des activités, des recettes par clan. «Si dans une famille le mardi c'est la soirée spaghetti-cinéma-pyjama, l'autre famille peut vouloir se faire coloniser et vive-versa. Alors tant mieux. Sinon, il faut rester un peu par clan.»

Elle rappelle que les enfants d'une même famille ont parfois du mal à vivre ensemble. Alors on peut imaginer que de regrouper quatre adolescents sous un même toit ne se fait pas sans heurts. Ou qu'un fils unique qui se retrouve avec trois soeurs, ça fait beaucoup à apprivoiser.

Encore et toujours, elle conseille de faire des mises au point, des conseils de famille. «Ce n'est pas important que tout le monde s'entende. Mais c'est important que tout le monde sente qu'on essaie de vivre ensemble, qu'on travaille dans ce sens-là. Et que chaque membre est valorisé dans l'expression de ce qu'il vit.»

Tourner doucement la page

Déménager en résidence est accompagné de beaucoup de deuils et de mécontentements. S'ensuit souvent une période de plainte que l'entourage devrait accepter et autoriser, croit Hélène Morrissette.

Dans la pièce ou deux où la personne âgée habite dorénavant, il y a peu d'espace pour les objets familiers, pour les souvenirs. «Ce qui reste quand on est rendu à cet âge-là, c'est la compagnie des autres personnes âgées, la visite et la nourriture de la résidence, un point très important.»

Mais l'adaptation ne se fait pas en claquant des doigts. Quand une personne âgée se plaint qu'elle ne connaît personne dans sa résidence, qu'elle n'aime pas la nourriture, le réflexe de sa famille est souvent de l'obstiner : «Ben non, tu vas te faire des amis»... «Mais ce qu'elle veut dire, c'est qu'elle est anxieuse, triste, qu'elle n'est pas dans son élément», décode la psychologue et psychanalyste.

L'appréhension est énorme, dit-elle. L'entourage devrait donc tolérer un temps de transition un peu plus long. 

«En général, dans le temps de le dire, on a du mal à les avoir au téléphone parce qu'ils sont toujours partis à gauche et à droite faire leurs activités.»

En attendant les jours plus heureux, les proches, frères, soeurs, enfants, neveux, nièces, petits-enfants, peuvent se partager un agenda pour faire de courtes visites. Une demi-heure suffit souvent. Et on en profite pour apporter une petite douceur, une boîte avec deux carrés de sucre à la crème, une fleur de temps en temps, énumère Mme Morrissette. 

«Les personnes âgées ont besoin de beaucoup de petites visites ou de plusieurs téléphones par semaine, plutôt qu'une surdose le dimanche après-midi tout le monde ensemble. Elles fatiguent vite.»

Oubliez les surprises de dernière minute. La psychologue prescrit des petites attentions régulières, parce que les routines sont bien importantes. «Grand-maman, le mardi soir, je viens te faire les ongles.» 

Apprivoiser une nouvelle ville

Hélène Morrissette a bien mis la table en début d'entrevue avec son exemple de déménagement à Tokyo, la recherche désespérée et un peu vaine de beurre d'arachide. Ainsi, la boîte de survie avec les objets essentiels et réconfortants (beurre d'arachide et autres) est d'autant plus importante dans ce cas-ci.

Quand on ne connaît personne dans une nouvelle ville, elle ajoute qu'il est de notre responsabilité d'aller vers les autres, de faire des activités, n'importe lesquelles, seulement pour s'exposer. «À Rome, on fait comme les Romains.»

Si on veut parler français, on visite des endroits où l'on parle français. Mais si on souhaite s'intégrer, elle recommande de faire des activités qui nous intéressent, peu importe la langue. «On aime jouer au tennis? On va dans un club, on prend un cours même si on est déjà expert, juste pour baigner dans du familier et rencontrer des gens par prétexte. Des gens qui, d'emblée, ont les même intérêts que nous.» Le reste suivra.

L'idée globale, dit-elle, est toujours d'économiser de l'énergie et de s'adapter plus facilement.

Quitter sa maison après des années

La psychologue et psychanalyste le répète : ce n'est pas parce qu'on a choisi quelque chose que ce n'est que du positif. Il se peut qu'après avoir quitté sa maison pour un condo, tout ne soit pas si rose.  

«Souvent, les gens vont dire : "Voyons maman, t'avais une vieille maison, trop grande, tu te plaignais tout le temps que tu n'avais pas le temps de tout faire. Là tu es bien installée, c'est luxueux, c'est propre, tu as un ascenseur, un garage chauffé..." Mais il faut penser qu'on est des êtres d'habitude», nuance Hélène Morrissette.

Le changement, même voulu, est toujours un deuil, ajoute-t-elle. «Il y a des choses de la vie d'avant qui sont perdues et des choses agréables de la vie d'après qui ne sont pas encore arrivées, parce que c'est tout nouveau. On arrive à ce tournant où on se demande parfois : "À quoi j'ai pensé de faire ça?"» 

Si quelqu'un a habité une maison pendant 37 ans, il lui faudra un temps d'adaptation, un délai pour réaliser les gains et non pas voir que les pertes, dit-elle.

Qu'est-ce que l'entourage peut faire pour aider en pareille situation? L'experte répond avec humour : «On peut inviter nos parents nouvellement installés dans leur condo et qui rouspètent à venir ramasser les feuilles autour de notre maison à l'automne. Ils vont être bien contents de retourner dans leur condo après la corvée. On peut aussi seulement leur offrir de nous aider pour qu'ils s'entendent dire : "Ben non! On n'a pas laissé notre maison pour aller ramasser les feuilles chez vous!"»

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