Celle qui s'est finalement installée pour de bon là-bas remarquait en parallèle l'arrivée de nombreux retraités «avec de bons fonds de pension». D'abord dans une résidence secondaire, qu'ils transformaient ensuite en résidence principale, ou carrément dans une construction neuve.
Puis Myriam Simard a fait une recherche en partenariat avec le Centre local de développement de Brome-Missisquoi sur le regain culturel dans la région. On lui a expliqué que beaucoup de néoruraux (ex-Montréalais) s'associaient avec les locaux pour développer les activités culturelles qui faisaient défaut.
Tous ces indices ont incité la chercheuse à étudier de plus près ce mouvement à contre-courant du repeuplement des campagnes par les urbains. Et surtout, à analyser comment ces «nouveaux» ruraux s'intégraient à leur société d'accueil.
Myriam Simard savait qu'en France, avec les événements de Mai 68, plusieurs contestataires avaient quitté Paris pour les Cévennes, notamment, et un mode de vie plus sain, moins axé sur la consommation. «Ce n'est pas tout à fait la même chose avec les néoruraux québécois. Ils ne rejettent pas tant la société de consommation. Ils recherchent surtout un mode de vie plus sain, plus près de la nature», explique celle qui s'est penchée sur le phénomène en France, en Écosse, et chez nous dans les MRC de Brome-Missisquoi et d'Arthabaska.
Au Québec, si la campagne attire beaucoup de retraités en quête de tranquillité, de jeunes familles y déménagent aussi pour élever leurs enfants dans un milieu de vie sécuritaire et naturel. D'autres quittent la ville pour concrétiser leur rêve de lancer une petite entreprise.
Résultat, la campagne se vitalise avec le maintien des écoles, la création d'entreprises, l'engagement bénévole des retraités qui s'impliquent beaucoup, notamment en culture.
Mais tout n'est pas que rose. L'insertion professionnelle n'est pas si simple. Les néoruraux sont souvent scolarisés et leur gros obstacle est de trouver un emploi qui corresponde à leur qualification, indique Myriam Simard. «Certains sont obligés de prendre un emploi saisonnier en attendant de créer leur entreprise. C'est souvent un rêve, mais ce n'est pas donné à tout le monde de partir une petite auberge ou une ferme biologique», poursuit la chercheuse. Elle croit par ailleurs qu'il y aura une plus grande migration de jeunes à la campagne quand Internet haute vitesse sera accessible partout.
Embourgeoisement rural
De part et d'autre de l'Atlantique, on s'inquiète d'un effet pervers à tout ce remue-ménage : l'embourgeoisement rural. Dans la campagne écossaise, rapporte Myriam Simard, les locaux ne peuvent plus acheter de terrains avec l'arrivée des riches Londoniens et Européens du Nord. Même phénomène dans Brome-Missisquoi où les néoruraux, surtout des retraités, ont les moyens d'acheter les terrains, de construire de grosses maisons, ce qui contribue à faire grimper le prix des terres, des propriétés, des taxes. Au détriment des jeunes locaux et des moins nantis, ce qui entraîne des conflits.
Tout ce beau monde ne s'entend pas toujours non plus quand il est question d'environnement, relève la chercheuse. Alors que les décideurs locaux pensent développement économique, quitte à sacrifier un peu de forêt, les néoruraux défendent bec et ongles cette nature qui les a attirés. Sur ce point, ils rejoignent parfois certains natifs régionaux. Myriam Simard donne l'exemple d'un projet de centre de ski privé sur le mont Pinacle, à Frelighsburg, qui avait suscité un tollé. Néoruraux et ruraux de longue date se sont unis contre certains élus pour protéger ce patrimoine naturel. Le projet est finalement tombé à l'eau.
S'il existe certaines tensions entre les élus, les natifs, les nouveaux, la chercheuse insiste sur de belles collaborations. Elle pense à une maison de soins palliatifs construite il y a trois ans dans Brome-Missisquoi. «Tout le monde s'y est mis. Décorateurs, architectes, entrepreneurs ont tous donné du temps bénévole. Les décideurs ont fait une levée de fonds. Avec cette maison de dernier recours pour cancéreux, tout le monde était soucieux de donner un nouveau service qui manquait dans la région.»
Les rurbains : ni tout à fait ruraux, ni tout à fait urbains
Les néoruraux sont ces citadins qui font carrément le saut d'aller s'installer à la campagne. Quant aux «rurbains», ils ne sont pas tout à fait ruraux, ni tout à fait urbains.
La nuance vient d'Andrée Fortin, professeure au département de sociologie de l'Université Laval et membre du Groupe interdisciplinaire de recherche sur les banlieues. Avec ses collègues Carole Després et Geneviève Vachon, elle a dirigé la publication La banlieue s'étale, parue l'automne dernier aux Éditions Nota Bene.
Au départ, une question : qu'est-ce qui attire les gens dans les secteurs plus lointains? Elles se sont penchées sur six secteurs périurbains, quartiers à la frontière de la campagne et de la banlieue, soit Saint-Étienne-de-Lauzon, Breakeyville, L'Ange-Gardien, Saint-Augustin côté fleuve, Lac-Beauport et Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.
Plus de 160 entrevues plus tard, la réponse n'est pas celle que tout le monde attendait, parce que ça coûte moins cher. «C'est faux! Une maison à Lac-Beauport coûte cher. Et quand on s'y installe, ça prend une deuxième voiture. Une fois les enfants au cégep et à l'université, il n'est pas rare de voir trois, quatre autos dans le stationnement. Ça augmente le prix de la maison à moyen terme.»
Le compromis ultime
Les gens qui s'installent en banlieue lointaine ne viennent pas de la ville comme les néoruraux, mais sont plutôt originaires de régions. «C'est le compromis ultime qu'ils peuvent faire pour se rapprocher de la ville», indique Andrée Fortin. Des jeunes couples qui ont grandi dans ces milieux périurbains décident aussi de s'y établir. Pour ces rurbains, le rapport à la nature est aussi très important.