(Québec) Au 111, rue Saint-Pierre, nombre de passants s'arrêtent, nez en l'air, pour observer ce bel édifice. Entièrement parementé de pierres de taille, il est de style Beaux-Arts. Six colonnes à chapiteaux ioniques supportent une lourde corniche à modillons. Et à l'intérieur? Pour vous rincer l'oeil, regardez la dernière émission de la série Au-delà des murs, diffusée ce soir, 18h30, à Radio-Canada. L'architecte Alain Lemay, que Le Soleil a aussi rencontré, nous fait faire le tour du propriétaire.
Avec son associé, Viateur Michaud, ils ont transformé cette ancienne banque pour en faire leur lieu de travail. Un mélange de nouveau et d'ancien, un espace magnifiquement recyclé.
Le bâtiment construit en 1906 pour la Banque de Montréal avait déjà subi des modifications. L'amputation d'un dôme sur le toit et du deuxième étage. Lorsque Lemay & Michaud se sont portés acquéreurs de l'édifice en 1984, alors occupé par le siège social de la Banque Toronto Dominion, il était en assez mauvais état. «On a dû faire un curetage complet. On a refait les infrastructures à neuf (électricité, plomberie...). On a conservé les meilleurs éléments du bâtiment qui lui donnaient son ambiance», résume Alain Lemay.
La salle de conférence, par exemple, est localisée dans l'ancienne chambre à charbon qui servait à alimenter la fournaise. «Quand on est arrivés, la salle était toute noire. On a simplement lavé les murs et le plafond et on a laissé la structure apparente.» Pour le plus bel effet.
D'anciens coffres-forts servent aujourd'hui à conserver les plans et à les protéger du feu. «On découvre des éléments quand on fait du recyclage qu'on n'aurait peut-être pas tendance à dessiner nous-mêmes ou à mettre en place, mais dont on tire finalement avantage», dit Alain Lemay.
Si l'enveloppe était belle à la base, les architectes ont simplement rehaussé le tout de touches de blanc, d'anthracite, de verre et de bois.
Quand il a fallu agrandir, il y a quelques années, ils ont construit une mezzanine qui semble flotter. Comme le plancher arrivait dans le milieu de la fenestration, ils l'ont dégagé des murs, histoire de ne pas toucher aux fenêtres et de laisser pénétrer la lumière au rez-de-chaussée.
Ils ont également isolé le grenier (les combles qui avaient été construits après la démolition du deuxième étage) pour le rendre habitable. Des bureaux et une cuisine occupent l'espace, lui aussi lumineux.
Recycler ou construire à neuf?
Est-il plus cher de recycler ou de construire à neuf? «D'après mes expériences, en général, c'est équivalent. Les efforts demandés pour faire un bon recyclage sont souvent supérieurs à ce qu'on ferait pour construire en neuf. Mais on tire avantage d'avoir une partie du bâtiment qui est déjà existante si on récupère les murs extérieurs et la fenestration.» Par contre, nuance Alain Lemay, si l'on voulait reconstruire le bâtiment du 111, rue Saint-Pierre à l'identique en maçonnerie pleine, ce serait exorbitant. «On n'a plus les moyens de construire comme ça.»
Parmi les projets de recyclage réalisés par LemayMichaud, il y a notamment l'Hôtel Le Germain Dominion, autrefois la Dominion Fish & Fruit Limited. Les architectes ont aussi revisité l'ancien Cinéma Empire de la côte de la Fabrique - qui avait déjà été transformé en magasin - pour en faire la boutique Twik de Simons. Un espace qui ne répondait plus aux normes de construction. «Il ne reste plus beaucoup de traces du bâtiment existant parce que de ce côté, on a dû faire un mur coupe-feu pour sécuriser le voisin. Donc, les murs de pierre qui étaient là ont été recouverts d'un bloc de béton.»
Pour rendre justice à l'édifice, Alain Lemay explique que son équipe a essayé de remettre en valeur la façade Art déco et de mettre en place des éléments à l'intérieur pour compléter le style original. Par exemple, en optant pour un plancher en terrazzo avec un patron Art déco. «On ne voulait pas juste refaire un aménagement actualisé. On voulait que les gens en entrant à l'intérieur puissent sentir le prolongement du bâtiment de l'époque.»
Quel conseil donner aux jeunes architectes qui auront à redonner une nouvelle vie à de vieux édifices? «Je pense qu'il faut trouver l'essentiel du bâtiment. Souvent, quand on fait un recyclage, on ne peut pas tout garder. On cherche à trouver quelles sont ses valeurs originales dont on va tirer profit pour lui attribuer une nouvelle fonction.»
En cours d'entrevue, l'architecte dira aussi que «les interventions les mieux réussies sont souvent celles où les nouveaux systèmes mécaniques installés [ventilation, chauffage, gicleurs], on ne les sent pas vraiment ou encore au contraire, on s'en sert pour mettre le bâtiment en valeur».
«Une chose importante dans le recyclage de bâtiment, dira-t-il encore dans l'émission de ce soir, c'est d'essayer de poser des gestes qui ne sont pas irréversibles. De sorte que lorsqu'on décidera de restaurer le bâtiment plutôt que de le recycler, il y aura moyen de retrouver les éléments du passé et de les remettre en place.»