Il dit avoir découvert des choses et «du talent chez nous», notamment parmi les professeurs d'architecture de l'Université Laval. Des spécialistes de la lumière naturelle, de l'effet du vent qui travaillent avec des outils à la fine pointe. Vous verrez, fascinant. Une série au rythme lent et contemplatif, qui donne aussi la parole aux historiens et aux artisans.
Joint à Strasbourg cette semaine, où il donnait une conférence à l'École d'architecture, Pierre Thibault parle avec ravissement de cette ville d'Alsace où les gens se déplacent en tramway, à pied, à vélo. «Quand est-ce qu'on va pouvoir faire ça à Québec?»
Puis il a répondu à nos questions sur l'architecture de sa capitale, qu'il adore pour d'autres raisons.
Q. Qu'espérez-vous que les gens retiennent de la série Au-delà des murs?
R. Que l'architecture, c'est important pour une société. Ce que l'on construit, c'est un peu ce que l'on est et c'est ce qui nous guide. Si on ne crée pas de lieux de rencontre, on ne peut pas se rencontrer. Si on construit et qu'on bouffe trop d'espace par l'étalement urbain, en termes de temps, de déplacement, ç'a des conséquences énergétiques et sociales énormes. Donc, que les gens réalisent que l'environnement dans lequel ils sont, il y a quelqu'un qui a décidé de le faire comme ça. L'idée est peut-être de les rendre justement plus exigeants, qu'ils se disent: «Ah! il y a peut-être une façon autre de faire.» Qu'ils comprennent aussi que l'architecture touche plein de domaines. Québec est la trame de fond de cette série-là, mais on aborde des thèmes universels, comme la lumière, comme l'hiver qui transforme la façon dont on voit l'architecture, comme l'automobile qui a bouleversé complètement le visage de la ville. Une émission comme ça, je pense, va permettre aux gens de croire qu'un architecte peut apporter une valeur ajoutée, une dimension de création qui fait qu'une société va rendre ses concitoyens plus heureux, donc plus créatifs dans son environnement.
Q. Quels sont vos bâtiments préférés à Québec?
R. Un qui est important pour moi, c'est l'École d'architecture dans l'ancien Séminaire, où je vais chaque semaine. Un bâtiment qui exprime bien sa date, il prend racine au XVIIe siècle. C'est comme un ancrage à Québec, une architecture simple, dépouillée, avec une cour carrée qui permet des microclimats, qui est toute blanche et magnifique. Pour moi, c'est un projet emblématique. J'aime bien aussi l'édifice Price à côté, une petite tour qui nous montre qu'à Québec dans les années 20, il y avait une espèce de souffle. Puis comment Robert Lepage nous a permis de voir les silos, une structure ingrate devenue un écran magique dans la ville. Wow! Puis pour moi, un vrai bonheur dans Québec - dont on ne profite peut-être pas encore assez -, ce sont tous les parcs. Les Plaines, le Bois-de-Coulonge, et on s'est donné la promenade Samuel-De Champlain qui n'est qu'à ses débuts. C'est au-delà du bâti, mais c'est notre environnement qui fait que la vie n'est pas la même.
Q. Comment l'architecture de Québec se distingue-t-elle?
R. Il y a un contexte géographique et historique. On a ce relief, ces vues sur les montagnes incroyables, sur le fleuve. Puis Québec, c'est la vieille ville, mais c'est aussi l'arrondissement historique de Charlesbourg, celui de Beauport, de Sillery, donc on a des traces extrêmement riches du passé. On est venu lui superposer des choses peut-être un peu moins heureuses. Avec l'après-guerre, et le déferlement de la banlieue interminable, Québec a perdu un peu de son identité. Mais je pense qu'on est en train de la retrouver, qu'on va retrouver un habitat plus cohérent avec le climat nordique qu'on a. On devrait se rapprocher des pays scandinaves, faire comme Copenhague, où la ville est plus dense tout en offrant une très grande générosité dans les espaces publics.
Q. Pensez-vous que les architectes de Québec ont une façon différente d'aborder les bâtiments nouveaux ou anciens?
R. Actuellement, il y a un brassage qui est intéressant parce que les gens de mon âge engagent de jeunes architectes qui voient autrement. Par la façon de concevoir avec le virtuel, mais aussi par la façon de composer avec l'histoire. Par la trame historique de la ville, on a été respectueux avec nos arrondissements, mais on a peut-être été un peu frileux. Ce qui est normal, on a fait des excès, on a détruit un peu trop de belles choses dans les années 60-70, alors après on s'est mis des balises. Je pense que maintenant, on peut rouvrir un peu pour créer la ville nouvelle qui sera respectueuse de l'ancienne, mais plus audacieuse. Entre le bungalow et le petit condo, il n'y a pas beaucoup d'alternative. Il y a tellement mieux entre les deux. Il y a eu ce grand amour de Québec qui a permis aux architectes d'aujourd'hui de le préserver, mais maintenant, il faut la faire évoluer.
Q. En trois mots, comment décrire la relève à qui vous enseignez à l'École d'architecture de l'Université Laval?
R. Ils ont une grande préoccupation: le développement durable. Ils sont déjà conscients, sensibilisés à ça, ils ont dit: «Demain, ça doit être comme ça.» Sans détruire ce qui a été fait, mais en réutilisant les espaces existants. Ils ont aussi cette ouverture au monde, pas dans l'idée d'aller imiter, mais de développer un modèle qui nous convient. La grande majorité part à l'étranger, va faire six mois, un an dans toutes sortes de villes du monde. Après cinq ans d'université, ils ont tout le bagage nécessaire pour faire évoluer notre habitat. Ils ont enfin une confiance en eux, tout est possible. Ils n'ont jamais connu le problème de trouver un emploi, il n'y a pas de chômage à Québec, ça renforce cette confiance. Allez-y, foncez! Plutôt que d'aller dans ces petits condos, il faut faire appel à ces talents. On manque de tremplin pour leur permettre de montrer leur créativité. C'est un défi qu'on a comme société.
Q. Une des émissions est consacrée à la lumière et à son importance pour le bien-être des gens (santé, créativité...). Quel conseil donner à ceux qui ont l'intention de se construire une maison pour optimiser l'entrée de lumière naturelle?
R. Il faut que tout le monde soit sensibilisé à ça, on est dans un pays nordique, c'est de privilégier l'orientation sud. Quand on choisit une maison, allez chercher cette lumière qui est incroyable en hiver. Même si on achète quelque chose de déjà existant, il faut faire un trou au sud. Pour moi la lumière, c'est l'élément essentiel. Ouvrir au maximum au sud doit se combiner avec un espace extérieur au sud qui va permettre de se créer un microclimat. On se met à l'abri du vent avec des éléments rétractables, des volets, puis on a une petite table à déplacer. Je pense qu'il ne faut pas tout figer. On regarde chez soi comment la lumière se déplace et on va la chercher pour se permettre un petit déjeuner en octobre et pourquoi pas, commencer à lire dehors en mars. Si on peut avoir en plus une surface absorbante, du solaire passif, on se met le dos au mur de maçonnerie chauffé par le soleil.
Q. Vous êtes un grand contemplatif. Quel avantage les gens auraient à s'arrêter plus souvent pour observer et s'imprégner de leur environnement?
R. Quand on s'imprègne de notre environnement, c'est plus facile de faire les bons choix. J'aime bien les émissions de déco, mais, des fois, on passe à côté de l'essentiel. L'idée est d'avoir des lieux conviviaux, chaleureux, lumineux alors quand on prend un certain recul, on comprend ce qui est important, ça place un peu les priorités. Avoir chez soi une grande fenêtre au sud, la dégager au maximum et avoir chaque jour quelques minutes à soi pour regarder son environnement. Je pense que l'architecture a ce pouvoir de nous permettre des lieux de contemplation, et pour moi la contemplation est une nourriture, qui nous permet de voir en soi, de contempler la vie et de comprendre que de courir comme des fous ce n'est peut-être pas la meilleure façon.
Au-delà des murs, série de huit demi-heures documentaires sur l'architecture, diffusée dès ce soir à 18h30 à la télévision de Radio-Canada ou en tout temps à Radio-Canada.ca/audeladesmurs.
* Blogue sur les coulisses de l'émission à www.pthibault.com