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Ciel gris sur Saint-Antoine-de-Tilly

Le fameux site, à l'état actuel. Yvette Cloutier... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Le fameux site, à l'état actuel. Yvette Cloutier et René Daigle ont acheté le terrain à gauche, qui comprend le petit bâtiment.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) La manchette de dimanche dernier, le brasse-camarade à Saint-Antoine-de-Tilly, avait tout pour me... titiller. De l'architecture, du patrimoine, de l'humain, avec le fleuve en toile de fond. Rappel : la municipalité risque de perdre son titre de beau village à cause d'un projet de maison au style contemporain. J'ai eu envie d'aller voir d'un peu plus près ce qui en retournait.

Avant de partir, petite discussion avec une amie qui s'est installée là-bas pour élever sa famille. Une bonne tête. Pleine d'indignation concernant ce débat. Le patrimoine, ça peut être hyper émotif. Fallait voir ses yeux briller.

Si elle n'a rien contre une architecture contemporaine en général, elle pense autrement quand vient le temps de la marier à une résidence de style néo-Queen Anne, comme dans le présent dossier. Et la vue sur l'eau, si précieuse. Une nouvelle construction viendra encore la boucher. «Est-ce qu'on peut laisser respirer un village de bord de fleuve?»

Je suis donc partie en direction de cet «encore» beau village que je m'attendais à trouver en plein émoi.

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Rencontre d'abord avec les propriétaires du terrain. Les méchants pour les uns. Les victimes pour les autres. Yvette Cloutier et René Daigle vivent à Saint-Antoine-de-Tilly depuis 20 ans. Ils habitent une maison de 1948 qu'ils ont entièrement rénovée. Contemporaine à l'intérieur. Recouverte de cèdre à l'extérieur. Portique et galerie en bois. Monsieur est ébéniste. Il fait dans le meuble intégré, a travaillé pour les présentoirs de Fruits & Passion et les SAQ Signature.

Le couple ne comptait pas déménager. Mais quand le terrain à côté de la maison néo-Queen Anne a été mis en vente, il a sauté sur l'occasion. Il allait «ENFIN» avoir sa vue sur le fleuve.

À la base, qui peut les blâmer? Qui n'a jamais rêvé d'une demeure avec le Saint-Laurent comme panorama?

Poursuivons.

À quelque 100 mètres de chez eux sur le chemin de Tilly, on se rend à pied devant le terrain qu'ils ont acheté en 2010. «Tiens! Les voisins chialeux», lance sur un ton badin un résidant d'en face qui a lu le journal. Avant de reprendre plus sérieux : «Ça laisse un goût amer. Et il n'y a même pas un mur de monté.»

Petit malaise chez mes accompagnateurs. Qu'est-ce que la journaliste va interpréter?

Notre attention se rapporte sur leur terrain, où un petit bâtiment en bordure de rue en mène large. C'est ici que ça accroche et écorche.

Les propriétaires veulent rénover dans l'esprit d'origine (plans à l'appui) cet ancien garage, converti en atelier, puis laissé à l'abandon, et l'agrandir par l'arrière pour en faire une maison. Qu'ils vont louer.

Plus loin, à environ 350 pieds de la rue, le couple souhaite ériger une seconde construction, signée Pierre Thibault. Le nom de l'architecte circule à Saint-Antoine-de-Tilly. Il est réputé mondialement pour ses réalisations à angles droits, en verre et en bois. Gage de succès pour les uns. Menace pour les autres.

Le propriétaire, René Daigle, a travaillé comme ébéniste avec Pierre Thibault il y a quelques années sur le monastère cistercien, à Saint-Jean-de-Matha. Il aime sa façon de faire, sa philosophie. Lui et sa conjointe veulent une maison neuve, écolo, au design soigné.

«Croyez-vous qu'on veut faire perdre le titre de beau village à Saint-Antoine-de-Tilly?» lance Mme Cloutier, qui dit avoir chez elle tous les livres d'Yves Laframboise sur le patrimoine québécois.

De l'autre côté de l'arène, justement, M. Laframboise défend bec et ongles ce coin de pays. L'expert technique de l'Association des plus beaux villages du Québec soulignait dans nos pages que Saint-Antoine pourrait perdre son titre si une construction contemporaine venait dénaturer le visage du secteur. Selon lui, le petit bâtiment en place sur le terrain doit être considéré comme pavillon principal.

Résultat, la municipalité marche sur des oeufs, les choses piétinent. En passant, c'est tout de même elle qui a accepté que le terrain du domaine soit séparé en deux. Il fallait peut-être y penser avant.

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Lendemain de ma visite à Saint-Antoine-de-Tilly, Pierre Thibault, de retour de l'étranger, me rappelle. Il réplique : «J'espère que l'architecture contemporaine sensible à son environnement a sa place dans les plus beaux villages du Québec.»

On connaît sa démarche. Du genre à pique-niquer sur l'herbe avec ses clients pour s'imprégner des lieux. Avant d'intervenir, pour améliorer le paysage.

Selon lui, il faut regarder le patrimoine québécois dans son ensemble.

Et non pas le figer dans le temps. Il faut trouver une façon d'aménager le territoire en restant respectueux, mais en continuant l'histoire. «Il y a une valeur ajoutée dans la création. Pas juste pour le propriétaire, mais pour le milieu et la société.»

«Je n'ai rien contre le travail de M. Laframboise, mais jamais il y a place à l'architecture contemporaine.»

Pour Pierre Thibault, une architecture bien faite aujourd'hui a autant de valeur qu'une bonne architecture patrimoniale et peut même la magnifier.

«Ce n'est pas mieux de faire des copies de maisons ancestrales, où l'on se trompe de proportions et où la tôle ressemble à du carton-pâte.»

Il croit que la municipalité devrait laisser la chance au coureur, en se réservant un droit de refus. Mais il faudrait asseoir plusieurs personnes autour de la table pour juger équitablement.

Il n'y a pas eu de pique-nique encore avec les Cloutier-Daigle. Comme l'autorisation de construire est en suspens, rien n'est entamé. Pierre Thibault, approché et intéressé, n'attend que l'occasion de donner un bel exemple.

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Voilà un dossier ni noir ni blanc. D'où le ciel gris. Pas parlé à la municipalité, qui ne sait plus sur quel pied danser. Ni au propriétaire de la maison néo-Queen Anne qui aurait aussi eu ses arguments (perte de vue, moins bonne revente).

J'ai arpenté le chemin de Tilly, regardé dans tous les angles. Vue directe, vue en éventail. En arrivant de la rue de l'Église, la percée sur le Saint-Laurent restera intacte. Le terrain est vaste à droite du domaine en question.

À gauche, difficile de juger sans croquis, sans plan. Une vague idée esquissée par M. Daigle et un ami. Mais Pierre Thibault risque de tout chambouler.

Patrimoine, modernité. Vrai que l'équilibre est fragile, surtout dans ce genre d'endroit.

Mais en principe, il n'y aura rien de rasé. Une rénovation, une nouvelle construction. À quel prix pour les 1450 âmes du village, pour les touristes qui y défilent été comme hiver?

N'en déplaise à mon amie, j'ai tendance à croire qu'une maison de Pierre Thibault s'ajouterait aux belles curiosités.

Pierre Thibault croit que la municipalité devrait laisser... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

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Pierre Thibault croit que la municipalité devrait laisser la chance au coureur, en se réservant un droit de refus.

Le Soleil, Yan Doublet

Mon vox populi

Mardi, 15h. Ce n'était pas l'affluence au village, mais bon.

J'accoste deux promeneuses. L'une est native de la place. L'autre y vit depuis

40 ans. La première a déjà gardé des enfants dans la maison de style néo-Queen Anne. D'emblée, elle répond que ça ne la dérange pas, ce qui se passe à côté, même si elle a du mal à imaginer une résidence à cet endroit-là. Elle connaît les propriétaires du terrain et comprend qu'ils aient acheté pour avoir la vue. Pour sa part, «le fleuve, si je veux le voir, j'ai rien qu'à descendre en bas»!

Son amie trouve dommage de brimer le droit des gens. «Même si on ne sait pas encore comment tout ça va se conclure.» Elle dénonce aussi la municipalité qui intervient aux moindres travaux. «À cause du patrimoine.» Un voisin ne peut plus se bercer sur son balcon tout croche. Mais même ça, c'est compliqué à réparer.

Arrêt au Manoir de Tilly, érigé en 1786. On va tâter le milieu touristique. À la réception, la dame joue de prudence. Le risque de perdre le titre de plus beau village ne date pas d'hier, fait-elle remarquer. Effectivement, des nouvelles constructions à l'architecture douteuse ont déjà porté ombrage. Autrement, elle n'est pas sûre que sans ce titre, les gens ne viendraient plus à Saint-Antoine.

Puis la dame se mouille un peu plus. Son mari, Majella Gagnon (la famille Gagnon est propriétaire du Manoir), a déjà été maire. Et a voulu passer des règles sur la hauteur et la couleur des maisons pour préserver le patrimoine. «Ç'a été pire qu'un référendum du Parti québécois!» Au final, elle déplore que les gens réagissent souvent trop tard.

À la sortie des classes, une jeune maman, installée à Saint-Antoine depuis 10 ans. Elle a choisi le village, où elle habite une demeure patrimoniale, parce que «c'est beau et calme». Elle trouve particulier que la municipalité ait accepté de séparer le terrain en question. Important pour elle de conserver le pavillon d'origine. Pas sûre qu'une maison contemporaine s'harmonise bien au décor, même si elle a entendu beaucoup de bien sur Pierre Thibault. Mais elle dit comprendre que ceux qui ont acheté un terrain de ce prix-là veulent agir librement.

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