Mais qui est Jane Jacobs?

Jane Jacobs en 1961. L'auteure, militante, philosophe de... (Photo de Phil Stanziola tirée de la collection du New York World-Telegram and the Sun Newspaper Photograph)

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Jane Jacobs en 1961. L'auteure, militante, philosophe de l'architecture et de l'urbanisme née aux États-Unis est décédée à Toronto en 2006, à 90 ans.

Photo de Phil Stanziola tirée de la collection du New York World-Telegram and the Sun Newspaper Photograph

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(Québec) L'invitation annonçait une marche guidée pour mieux comprendre l'urbanisme des quartiers du Vieux-Québec, de Saint-Roch et de Limoilou. Une «promenade à la Jane Jacobs».

Samedi dernier, 13h, je me suis pointée au lieu de rendez-vous, sous l'horloge de place D'Youville. Il faisait beau, mais frisquet. Quand le cortège s'est mis en branle, nous devions être près d'une centaine à s'agglutiner. Les gens de Craque-Bitume, collectif citoyen d'écologie urbaine derrière l'activité, se réjouissaient d'avoir attiré autant de monde. Mais regrettaient de ne pas avoir de haut-parleur pour les deux animateurs.

Marc Guy, citoyen engagé et cycliste aguerri et Réjean Lemoine, historien et chroniqueur urbain, ont donc cherché butte ou muret pour se hisser tout au long du parcours jusqu'au parc Cartier-Brébeuf. Les oreilles étaient tendues. Il y avait fort à dire.

Un mélange de cours d'histoire et de réflexion sociale a rempli mon après-midi. Voici ce que j'ai retenu, en vrac.

La dichotomie entre la haute ville et la basse ville, où une quinzaine d'escaliers servent de trait d'union. Dans le Québec des manufactures, on travaillait en bas et on se divertissait en haut.

Les années de béton, sous le maire Lamontagne (de 1966 à 1977), qui ont vu des quartiers rasés pour faire place aux autoroutes que l'on voulait faire entrer au centre-ville. La nouvelle reine? L'automobile. Rien de convivial. «À Québec, on a deux sortes de piétons, les vites et les morts.»

L'exode vers la banlieue. Et par ricochet, le déclin de Saint-Roch. «Les urbanistes ont pensé développer le réseau routier, mais croyaient que les gens continueraient de venir magasiner en ville.» On a construit un mail couvert pour concurrencer les centres commerciaux de banlieue. Échec et mat. Les commerces des rues Saint-Joseph et du Pont n'ont pas survécu (sauf J.B. Laliberté, le dernier des Mohicans).

Limoilou, premier étalement urbain grâce au tramway. Cette ancienne terre agricole rachetée par la Ville à des Anglais au début des années 1900 a été transformée selon les premières règles d'urbanisme. Un quartier planifié «à l'américaine» avec ses rues et ses avenues, les choses nobles devant et le reste vers les ruelles.

Le carrefour de la 3e Avenue et de la Canardière, un jeu dangereux. Plus c'est large, plus ça roule vite. Pourquoi ne pas faire un carrefour giratoire avec une statue ou une fontaine? Rien de tel que d'enlever la signalisation pour que les automobilistes, plus craintifs, ralentissent.

La rivière Saint-Charles, qu'on n'a jamais trop su comment gérer. Autrefois navigable, elle approvisionnait les usines aujourd'hui disparues. Véritable dépotoir à ciel ouvert, elle a été bétonnée elle aussi. Puis tranquillement, on l'a revitalisée et redonnée aux citoyens.

Le retour du pendule. Les gens reviennent en ville. À cause du coût de l'essence. Pour se rapprocher des activités culturelles, de l'animation. La criminalité est tombée. L'effet pervers? Le coût de l'immobilier. Et les pauvres repoussés en banlieue. Le défi est de garder des quartiers mixtes et d'adapter la ville aux familles.

Mais au fait, qui est Jane Jacobs? Durant les deux heures de déambulation, pas un mot sur elle. Je n'ai pas posé la question, trop absorbée par ce qui se disait. Mais une fois à la maison, j'ai googlé son nom.

Appris qu'elle est née à Scranton, en Pennsylvanie. En 1968, durant la guerre du Viêtnam, elle a quitté les États-Unis avec ses fils afin de leur éviter le service militaire. Elle a vécu à Toronto où elle est décédée en 2006.

Lu qu'elle a passé son existence à étudier l'urbanisme, à observer, à théoriser, à écrire, à militer. Elle remettait en question la domination de l'automobile et prônait une meilleure densité urbaine et une plus grande force communautaire.

Puis cette mention sur Wikipédia a retenu mon attention. En 1980, elle offre une perspective «urbanistique» sur l'indépendance du Québec dans son livre The Question of Separatism: Quebec and the Struggle Over Sovereignty. Tiens, tiens...

Il fallait que je sonde Réjean Lemoine. «Au fait, samedi, vous ne nous avez pas parlé de Jane Jacobs?»

Au téléphone, c'est reparti. L'historien est un extraordinaire orateur. Effectivement, explique-t-il, à la fin de sa carrière, elle s'est intéressée aux théories économiques par rapport aux pays, aux nations. Elle voit d'un bon oeil l'indépendance du Québec, comme de la Catalogne, en Espagne, ou du Pays basque. Logique, elle qui a toujours défendu l'autonomie des quartiers, des villes. «Elle croyait beaucoup plus aux petites unités qu'aux grands ensembles. Small is beautiful. Quand c'est petit, c'est beau.»

Qu'une anglophone appuie la souveraineté du Québec fait d'elle une originale, admet Réjean Lemoine. «Mais elle l'a été toute sa vie. Elle défendait les trottoirs pendant qu'on construisait des autoroutes!»

L'historien écarte rapidement son livre sur le Québec (soit dit en passant, il est fraîchement traduit en français et publié chez VLB éditeur). Il s'attarde davantage à son ouvrage marquant, Déclin et survie des grandes villes américaines, écrit en 1961.

«C'est une pionnière. Elle s'est opposée aux rénovations urbaines qu'on faisait à la va-comme-je-te-pousse dans les années 60-70 au nom du progrès. Elle a écrit son livre pour dire qu'il fallait refaire des villes à taille humaine au moment où les quartiers se vidaient pour les banlieues.»

Comme toute bonne pionnière, ce n'est que des années plus tard qu'elle est devenue une star très consultée pour ses idées. «Elle avait vu clair avant les autres, d'une certaine façon», dit Réjean Lemoine. Il fait référence aux années 80-90, quand on a commencé à revitaliser des quartiers de centre-ville.

Jamais auparavant je n'avais entendu parler de Jane Jacobs. Elle est pourtant hyper connue ailleurs au Canada et aux États-Unis. Si bien que début mai, mois de sa naissance, des promenades en son nom sont organisées un peu partout. Pour souligner son héritage, elle pour qui la marche devait être au coeur des déplacements en ville. Québec a emboîté le pas le printemps dernier, m'informe Réjean Lemoine. Nous sommes prévenus pour l'an prochain.

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