Une ennemie dans ma cour

Introduite en Amérique comme plante ornementale, la renouée...

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Introduite en Amérique comme plante ornementale, la renouée japonaise s'est échappée des plates-bandes et on l'a retrouvée dans la nature québécoise pour la première fois en 1918.

Alexandra Perron
Le Soleil

(Québec) L'été dernier, nous avons légèrement excavé le fond du terrain pour y faire un aménagement paysager. Mais comme nous sommes plus paresseux que jardiniers, les choses en sont restées là.

Cette année, quelle ne fut pas notre surprise de voir sortir de terre une véritable jungle. On voyait presque ces tiges vertes pousser à l'oeil nu. On apprendra plus tard que la renouée japonaise prend un à huit centimètres par jour jusqu'à sa hauteur maximale de trois mètres.

Nous étions perplexes devant cette invitée inattendue, qui prenait ses aises et faisait le bonheur des enfants. Dans cette forêt dense et presque tropicale, ils y traquaient le tigre avec joie. Pas vraiment laide, non plus, cette inconnue. Les plants vigoureux étaient coiffés de feuilles ovales et pointues. La tige était creuse et noueuse, comme du bambou. D'où son surnom de bambou japonais.

Mais outre cette «ressemblance», rien à voir avec le vrai bambou, chouchou des écolos et utilisé pour mille et un usages. Ils ne sont pas apparentés. «C'est même très méchant de le comparer au bambou et de l'associer. Pauvre bambou!» me dit notre expert horticole Larry Hodgson.

J'ai consulté mon collègue, car dès que nous avons découvert de quel bois se chauffe la renouée du Japon, nous avons pris panique. «Véritable peste», «pire mauvaise herbe qui soit», «drame horticole», «ennemi public végétal numéro un», peut-on lire à gauche et à droite. Par-dessus le marché, elle figure au palmarès des 100 pires espèces envahissantes de la planète selon l'Union internationale pour la conservation de la nature... Rien de rassurant.

De son vrai nom botanique Fallopia japonica, cette vivace est originaire du Japon, de Chine, de Corée et de Sibérie. En Asie, elle est réputée pour ses propriétés médicinales analgésiques, diurétiques, laxatives... Mais Larry Hodgson assure qu'on peut choisir autre chose pour se soulager.

C'est comme plante ornementale que la renouée japonaise a été introduite ici. Mais voilà, la belle aux fleurs blanches en fin d'été s'emballe et fait des ravages. Ses tiges souterraines libèrent des toxines qui empêchent l'établissement d'autres végétaux. Elle forme aussi des peuplements denses qui étouffent les espèces indigènes. Sous terre (où se trouve 60 % de sa biomasse), ses rhizomes vagabonds s'enfoncent et s'étendent considérablement. «Je ne l'ai pas encore vue traverser une rue, tempère Larry Hodgson. Mais je l'ai vue défoncer l'asphalte et le béton!»

Alors, comment s'en débarrasser? C'est une des questions les plus fréquentes reçues par notre chroniqueur horticole au Soleil.

D'abord, excaver n'est pas à la portée de tous. Et n'assure pas la victoire. Surtout quand on sait que la plante peut se régénérer à partir d'un morceau de rhizome pesant... 0,7 gramme!

Les herbicides? Pas une panacée non plus. L'ennemie risque de revenir et il faut penser aux règlements municipaux et aux conséquences environnementales plus ou moins désirables.

La solution, selon Larry Hodgson : la priver de soleil. D'abord, on coupe les tiges au ras du sol, débris qu'on ne jette pas dans la nature, ni au compost. Poubelle (à Québec, on sait que ça va brûler). Une fois la plante taillée, on la recouvre - en dépassant idéalement d'un mètre tout autour - d'une toile de plastique noire qui ne laissera pas passer la lumière. On peut la cacher sous du paillis et des plantes en pots pour faire plus joli.

Il ne recommande pas une, mais deux bonnes années de noirceur. La vilaine est tenace. On lit que des fragments de rhizomes pourraient demeurer en dormance dans le sol pendant 10 ans.

Soyons optimistes, on va essayer. Mais dans notre cas, l'envahisseur vient du voisin... «Ah! Quand le voisin en a, idéalement on en parle avec lui. Il ne sait sans doute pas qu'il y a un problème et qu'il faut l'enrayer.»

S'il refuse de coopérer, Larry Hodgson pense à trois options. Ou bien la toile de plastique noire devient permanente. Ou bien on installe une barrière antirhizome dans le sol entre les deux terrains, un sacré boulot. Ou bien on déménage. C'est tout dire!

Claude Lavoie, professeur à l'Université Laval et expert en plantes envahissantes, sort à peu près la même blague à propos de la renouée japonaise. «Je ne suis pas de nature à décourager les initiatives, mais si on veut s'en débarrasser de façon définitive, ce n'est pas une affaire de deux ans.» Il parle plutôt d'une opération de longue haleine, pouvant aller jusqu'à une dizaine d'années. Il faut être patient et avoir la collaboration du voisin.

«Sinon, c'est peine perdue.»

Son équipe de recherche vient de faire une découverte qui n'a rien d'encourageant. Au Québec, on croyait que la renouée japonaise ne se propageait que par ses tiges et rhizomes. Mais des études récentes ont démontré que les graines, produites tard à l'automne, sont finalement viables, sans doute la faute au réchauffement climatique. «Là, ce n'est plus la même chose. Les graines, ça voyage d'autant plus rapidement et efficacement.»

En Europe, où la renouée japonaise est beaucoup plus répandue qu'ici, on s'emploie férocement à vaincre l'envahisseur. En Grande-Bretagne, des lois s'imposent et la lutte biologique (par insecte ou champignon) est à l'étude.

Chez nous, si aucune loi ne la contrôle, tout repose sur la conscientisation.

«Surtout, il ne faut pas la planter», implore Claude Lavoie. Ni se l'échanger entre jardiniers amateurs. La Fédération interdisciplinaire de l'horticulture ornementale du Québec lancera sous peu le projet Je te remplace, qui proposera des solutions de rechange à certaines plantes envahissantes.

Larry Hodsgon abonde dans le même sens et suggère de lui préférer la persicaire polymorphe (Persicaria polymorpha), la barbe de bouque (Aruncus diocia) ou le surreau (Sambucus canadensis), plantes aux propriétés semblables. Sauf qu'elles restent bien sagement à leur place.

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