J'en avais glissé un mot dans une chronique en mars. Elle envisageait la chose pour se rapprocher de nous, sa fille, ses petites-filles, ses arrière-petits-enfants. Si elle était prête à faire le grand saut dans la capitale qu'elle a toujours aimée, elle avait certaines inquiétudes. «Est-ce qu'ils feront signer un bail à une dame de près de 80 ans? Vont-ils accepter mon chat?»
Très gentiment, une lectrice du même âge m'avait contactée pour nous proposer de visiter l'appartement voisin du sien, tout juste libéré, ensoleillé, sécuritaire. Vrai qu'il était bien. Mais pour des raisons de localisation (mes parents habitent la Rive-Sud), nous avons finalement opté pour un logement à Pointe-Sainte-Foy.
La rue du Campanile, Mamie en avait entendu parler. Mais comme nous tous, elle avait certains préjugés. «Ça ne fait pas un peu ghetto?» Une vague impression d'enclave au bout de Sainte-Foy, réservée aux personnes d'un certain âge.
Puis nous sommes allées y faire un tour.
Oui, c'est une petite ville dans la ville. Oui, nous y croisons bien des têtes blanches. Les voitures roulent au rythme des retraités. Ce qui n'empêche pas le quartier d'être animé. «Oh! La jolie boutique Ozé.» Des petits restos, bistros, cafés pour prendre un brunch, un lunch, un verre en soirée. Une clinique, une pharmacie, une caisse pop, une SAQ. À l'Intermarché, elle a même trouvé Paris Match et Femme actuelle, qu'elle achète religieusement chaque semaine. «Un signe.»
Puis nous avons visité un appartement dans le secteur, à côté d'absolument tout. Le gestionnaire d'immeuble connaît son affaire et sait rassurer les vieilles dames. Poli, respectueux, accommodant.
Dans l'ascenseur, Mamie me jette un oeil mi-curieux, mi-nerveux. Puis, quand elle franchit la porte de l'appartement, je vois l'étincelle. C'est le coup de coeur. La peinture est fraîche et claire, le tapis bouclé impeccable (elle préfère le moelleux du tapis au plancher), le rangement important, la cuisine, salle à manger, salon à aire ouverte. Le balcon donne sur un joli jardin. Dans la baignoire, une barre d'appui est déjà installée.
En prime, son chat Mimi, fidèle compagnon, est accepté (ce qui n'était pas gagné d'après mes appels ailleurs en ville).
Le Campanile, avons-nous conclu, est parfaitement adapté à ses besoins. Pas étonnant d'y retrouver de nombreux retraités. Un lieu un peu retiré, certes, mais avec toutes les commodités. Un environnement sécuritaire et tranquille. Tellement tranquille, en fait, qu'une amie dont le fils ne faisait jamais ses nuits dormait comme une bûche quand il était en visite chez ses grands-parents au Campanile!
Une qualité de vie qui n'est pas sans déplaire aux plus jeunes. Si la moyenne d'âge des gens du quartier tourne autour de 55 ans, je me suis rendu compte en parlant autour de moi que des petites familles venaient aussi s'y installer.
Créer une nouvelle collectivité. Offrir des lieux de rencontres, une vie de quartier. C'était l'idée de départ quand l'Industrielle Alliance a entrepris le développement de ce complexe mixte d'habitations et de commerces en 1986.
À Noël, la rue reconnaissable parmi toutes avec ses édifices de brique rouge et son fameux campanile prend des airs de fête, toute parée pour l'occasion. Des activités pour la famille y sont organisées. Au printemps, on y mange de la tire sur la neige. C'est un coin qui vit, qui bouge. Les gens et les commerçants se connaissent et ont leurs habitudes.
Il y a quelques années, dans ce même cahier, on avait publié un portrait du quartier. À la lumière des témoignages, un titre s'était imposé : «Le bonheur en ville, rue du Campanile».
Ces dernières semaines, Mamie a justement fait le deuil de son quartier près de l'oratoire Saint-Joseph. Mais surtout de la grande ville. Venue de France, elle est débarquée à Montréal avec sa famille en 1960. Même si la métropole a perdu de son lustre ces dernières années, elle y aura vécu de beaux moments. Notamment l'été de l'Expo universelle. Avec leur passeport, elle et ses trois enfants s'y rendaient tous les jours. Ils en ont bien profité.
Il y a deux semaines, nous avons aussi fait un petit pèlerinage au Jardin botanique, qu'elle aime tant. On lui a promis d'y revenir chaque année.
Méthodique, perfectionniste, elle a tenu à faire ses boîtes toute seule. Jamais vous n'aurez vu déménagement si bien préparé et organisé.
Ces jours-ci, je la sais fébrile, nostalgique. «Et tu peux écrire que je suis sur les rotules.» On vous promet de prendre bien soin d'elle. Mes parents sont là-bas en vue du branle-bas de combat. De mon côté, j'ai les clefs pour les accueillir lundi.
Pour célébrer son arrivée, son arrière-petit-fils a décidé que nous irons manger «au restaurant qui tourne».
Mamie, bienvenue chez nous.
Je pars pour deux semaines de vacances... et quelques boîtes à défaire. On se dit donc au 14 juillet.