L'Homo zappus

Dans la publicité de la première télécommande sans... (Fournie par la famille de M. Eugene Polley)

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Dans la publicité de la première télécommande sans fil (1955), c'était une femme, et non pas un homme, qui pointait le faisceau lumineux vers le téléviseur.

Fournie par la famille de M. Eugene Polley

Alexandra Perron, collaboration spéciale
Le Soleil

(Québec) Comment décririez-vous votre rapport à la manette? Si je résume, Monsieur pitonne, Madame bougonne. À mesure que les boutons de ce gadget du moindre effort se sont multipliés, le pouce masculin a gagné en dextérité. Et les nerfs féminins, en irritabilité. À qui la faute? Je célèbre aujourd'hui avec vous le père de la première zappette sans fil, Eugene J. Polley.

En 2000, il avait déclaré au Baltimore Sun : «En fin de compte, ma vie n'aura pas été inutile. J'ai peut-être fait quelque chose pour l'humanité, comme le gars qui a inventé la chasse d'eau des toilettes.»

Coloré, ce M. Polley! Il est mort le 20 mai dernier, à l'âge honorable de 96 ans. Sur sa pierre tombale, en banlieue de Chicago, on peut lire : Ci-gît l'inventeur de la télécommande.

J'aime le design vintage de sa Flash-Matic, sorte de pistolet laser qu'il avait élaboré pour l'entreprise Zenith Radio Corporation en 1955.

Comique, dans la publicité de l'époque, non pas un homme, mais une femme pointait le faisceau lumineux dans un des quatre coins du téléviseur pour l'ouvrir, le fermer ou changer les chaînes, sans même bouger de son fauteuil. Les études sociologiques sur la guerre des sexes en matière de zappette allaient venir plus tard...

«Je suis le chef, ok? Maman prend juste les décisions. Tu sais, il y a une différence... Maman dit ce que nous devons faire, et moi, je contrôle la télécommande!», wdisait Woody Allen dans le film Maudite Aphrodite (1995). Rarement l'usage d'un objet aura autant divisé les sexes.

Les chercheurs ont commencé à se pencher sur le phénomène seulement à la fin des années 80, rapportait récemment le New York Times. Faut dire qu'en 1965, un téléviseur couleur sur 20 était accompagné d'une télécommande, un sur deux en 1985 et trois sur quatre en 1988.

Constat? Rien d'étonnant pour nous qui connaissons maintenant bien l'engin. Hommes et femmes en font un usage complètement différent. Les résultats collent parfaitement à ce qui se passe sous mon toit. Mon mari passe d'un poste à l'autre dans l'espoir de trouver mieux ou parce qu'il suit carrément deux trucs en même temps. Moi, quand je peux m'emparer de la télécommande, je clique une fois sur la chaîne désirée et je m'en tiens sagement à mon émission.

Devant ces besoins opposés, il y a forcément des conflits, de l'incompréhension et de l'exaspération. Sans compter les enfants qui s'ajoutent à l'équation et se font un malin plaisir d'égarer l'outil en question. Toujours penser regarder dans les fentes du canapé. Sinon, le cri familier : «EST OÙ, la maudite manette télé?» Rien de plus frustrant à chercher.

Parfois, le scénario tourne au drame. En avril 2011, rapporte encore le New York Times, une femme de la Floride a attaqué son mari avec une manette, que la police a identifiée comme l'arme fatale. Puis, en janvier dernier, un homme de l'Illinois a crevé les yeux de son oncle et l'a poussé dans l'escalier après une dispute au sujet de la télécommande...

Ils sont fous, ces humains!

Toujours est-il que la Flash-Matic allait valoir à son inventeur un boni de 1000 $... et un prix Emmy dans le domaine de la technologie quelque 40 ans plus tard. Honneur que Polley a dû (à regret) partager avec Robert Adler, autre ingénieur de Zenith qui inventa la Space Command en 1956, une manette qui fonctionnait cette fois aux ultrasons.

La première télécommande sans fil allait faire bien des petits. Du signal lumineux qui se confondait avec un rayon de soleil aux ultrasons qui faisaient sursauter les animaux, la technologie est passée ces dernières années à l'infrarouge.

Quant à sa fonction, elle dépasse aujourd'hui largement le contrôle de la télévision. On s'est ainsi retrouvé avec des télécommandes pour la chaîne hi-fi, la porte de garage, l'éclairage, la ventilation... De quoi satisfaire tous les besoins de pitonner.

Puis, devant cette multiplication de petits boîtiers, on a voulu simplifier avec la télécommande universelle. Une supermanette qui contrôle tout ou presque. Dans une pièce ou dans toute la maison (télé, DVD, chaîne stéréo, domotique...). Et le tout réglable à partir d'un iPhone. Mais encore faut-il qu'un connaisseur nous la programme, explique et réexplique à Madame comment l'utiliser. Monsieur se fera un plaisir de s'exercer.

Parlons un peu design. Si la plupart des télécommandes ont encore l'allure ennuyeuse d'un rectangle gris ou noir, certains ont innové en lui donnant la forme d'une baguette magique, d'un ballon de soccer, d'un coussin (on ne le perdra pas dans les fentes du canapé celui-là!). Un modèle intègre même un décapsuleur!

L'ère de la télécommande à boutons (dont le nombre a explosé ces dernières années) semble toutefois tirer à sa fin. On parle écran tactile, mais aussi reconnaissance vocale, faciale, gestuelle... Pas encore au point, mais ça s'en vient. Certaines compagnies (NeuroSky, Haier) travaillent même sur des casques futuristes qui pourront traduire les ondes cérébrales pour contrôler la télé. Nous sommes en plein Retour vers le futur II, dont le voyage dans le temps les transportait en... 2015!

Jusqu'à sa mort le mois dernier, Polley aura tout de même pu apprécier l'évolution de sa sacro-sainte zappette.

Clic! J'ai terminé.

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