Un dépaysement tout de même pour ma mère qui avait grandi à Montréal. La vue était basse de sa maison unifamiliale. À l'entrée du village, il y avait encore à cette époque des champs et quelques vaches. Pas de trottoir pour circuler à poussette ou en bicyclette. Quant au transport en commun... mes parents se rappellent un gros autobus brun, La Québécoise. Les choses ont bien changé depuis.
Mais 35 ans plus tard, toujours cette même chaleur humaine qui les a soudés au voisinage. Des gens de leur âge, avec des enfants de nos âges, qui au fil des ans ont développé une amitié. Je dirais même une intimité. À force de partager jeux, baignades, corvées, joies et peines quotidiennes... Tiens, les mères sortent prendre une marche pour ventiler!
Entre tout ce beau monde, il y a bien eu quelques frictions ici et là, mais rien pour entacher mes souvenirs. Au contraire, je retiens de mon enfance nos courses sur les trois terrains voisins en palier, les piques-niques sur l'herbe, les nuits sous la tente.
Dans ce pâté de maisons, un peu plus haut, dans le croche de la rue, habitait mon meilleur ami. Un jour, j'avais à peine cinq ans, il est débarqué à la maison pour jouer. On ne s'est plus jamais quittés.
Je pense aussi aux Galvez, en face, qui venaient nous garder. Yolande et Isabelle sentaient toujours bon la gomme à mâcher. On était tous dehors le jour où l'aînée a franchi la porte de la maison dans sa belle robe de mariée.
En juillet, il y avait cette grande fête d'enfants chez les Simard. C'était l'événement à ne pas manquer, même si j'aimais pas les petits cornichons sucrés. Chez eux, il y avait un studio pour accueillir «ma tante» Rolande et «mon oncle» Marc, qui descendaient de Floride chaque été. Ce sont eux qui m'ont appris à nager.
Il y avait toute cette entraide de part et d'autre. Nos voisins qui venaient faire des traces dans la neige et souffler l'entrée en notre absence. Ma mère qui surveillait toute la marmaille sur le bord de la piscine. Une vigilance commune, rassurante, précieuse.
Sans doute pourquoi il n'y a qu'un endroit au monde où je laisse dormir mes enfants dehors dans leur poussette sans m'inquiéter. Là même où je roupillais étant bébé.
Aujourd'hui, «Saint-Jean», comme j'appelle encore mon patelin, s'est métamorphosé. La population de 4700 âmes en 1977 est passée à 17 960 habitants en 2006, soit 14% de la Ville de Lévis, à laquelle il est annexé.
Les écoles ont poussé comme des champignons. La rue Commerciale s'est élargie et modernisée. Les quartiers au nom de fleurs ont proliféré. À l'épicerie, je ne reconnais plus personne.
Mais dès que je remonte la rue De Vinci, je me retrouve chez moi. Les haies de cèdre ont bien poussé dans le vieux quartier de mes parents, mais sinon, rien n'a trop changé. On entend toujours sonner la cloche de l'école et celle de l'église pas trop loin. Le boisé a subi un bon nettoyage, mais les grands arbres qui ont vu nos mauvais coups sont encore là.
En haut de la côte, je revois avec plaisir les constructions d'architecte qui m'ont toujours fascinée. D'autres maisons ont connu de belles rénovations.
Le voisinage a un peu bougé. On a pleuré ceux qui sont partis. Puis apprivoisé les nouveaux venus. Nathalie et son fameux pain challah. Colombe et son accent suisse autour d'un petit café. Les deux petites patineuses d'à côté.
Le secret de cette bonne entente? On s'intéresse à ce qui se passe en dehors de nos quatre murs. Quand j'ai eu mon premier bébé, ma mère a noué un ruban bleu autour du tronc de l'arbre en avant de la maison pour annoncer que j'avais eu un garçon.
Les Simard et les Perron, toujours côte à côte, voient donc maintenant grandir ensemble leurs petits-enfants. Une troisième génération à franchir la haie de chèvrefeuille pour se copiner.
En ce jour de la Fête des voisins, c'est vous tous que j'avais envie de célébrer.