«Les Premières Nations, on est toujours perdants»

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Evelyne St-Onge dit ne plus croire en la justice depuis bien longtemps, bien avant les événements de Val-D'Or.

Collaboration spéciale Fanny Lévesque

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Fanny Lévesque

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Sept-Îles) À la table à dîner, Evelyne St-Onge relit quelques notes. Un soleil d'automne réchauffe la maison de Mani-Utenam. L'Innue de 71 ans a accepté de poser un regard sur la justice et les autochtones. Est-elle surprise des conclusions de l'enquête de Val-d'Or? Non : ça fait bien plus longtemps qu'elle a perdu confiance.

«Les Premières Nations, on est toujours perdants. Jamais on ne gagne.» Mme St-Onge s'explique calmement. «C'est une justice d'une autre nation. [...] C'est complètement un autre système de valeurs. Nos valeurs à nous, on ne les retrouve pas.» Rapidement, les mots de l'aînée de la Côte-Nord s'enchaînent. 

«C'est gros, c'est énorme, la justice. C'est tellement pas pour nous», poursuit-elle. «Si on comprenait le système, on serait peut-être capables de gagner, mais on ne le comprend pas et on ne veut pas le comprendre non plus. Ça ne nous appartient pas. [...] On se laisse aller là-dedans, il y a personne qui résiste, qui veut aller plus loin. C'est tellement gros.» 

Elle n'est pas la seule autochtone à ne pas s'y retrouver dans le système judiciaire «blanc». L'ex-avocat de Schefferville, Armand MacKenzie, dit avoir perdu goût à la pratique, choqué, entre autres, du nombre élevé d'autochtones à défiler devant les tribunaux. «On ne se posait pas la question à savoir pourquoi on se trouvait dans cette situation-là.» 

«Le problème avec l'administration de la justice au Québec et au Canada, c'est qu'il y a une situation de discrimination systémique à l'égard des peuples autochtones», déplore-t-il. «Devant des pratiques qui semblent neutres, on se retrouve dans une situation où il y a un segment de la société qui est pénalisé, avec les conséquences qu'on connait.» 

La barrière de la langue 

Si ce n'est que pour la barrière de la langue, souligne-t-il. «Souvent, la seule personne qui est autochtone dans le tribunal, c'est l'interprète», rapporte M. MacKenzie. «Quelle est la qualité de la défense quand l'avocat lui-même ne parle pas autochtone ou ne sait pas tout de la culture autochtone. Ce sont là des considérations.» 

La langue innue est descriptive, illustre Evelyne St-Onge. «On décrit les choses.» Le lexique du droit ne se traduit pas si facilement en autochtone. «Il y a des mots qui n'existent même pas et, en plus, on n'est pas du tout familiers avec ce vocabulaire. C'est difficile à traduire et à comprendre», affirme l'Innue. 

Armand MacKenzie cite en exemple la simple question : «Plaidez-vous coupable ou non coupable?» «Cela se traduit par : "Est-ce que tu as fait les faits reprochés?" Moi, je posais la question différemment, je disais plutôt : "Est-ce que tu veux présenter une défense par rapport à ce qui t'est reproché parce que tu as le droit". C'est tout à fait différent.» 

Selon l'avocat Jean-François Bertrand, qui a récemment représenté les familles touchées par la vague de suicides à Uashat mak Mani-Utenam lors de l'enquête publique du coroner en juin, la justice s'adapte de plus en plus aux réalités des Premières Nations. À Sudbury (Ontario), entre autres, les autochtones peuvent prêter serment sur une plume d'aigle. 

«Il y a eu des tentatives de la justice blanche d'améliorer le rapport entre la justice et les autochtones. Le problème n'est pas tant devant le juge, mais avant d'en arriver là», estime-t-il. Me Bertrand soulève notamment la méfiance des peuples des Premières Nations envers l'autorité, compréhensible surtout par l'époque noire des pensionnats. 

Une mémoire tenace

Mais il y a eu d'autres facteurs qui ont contribué à accroître leur scepticisme, ajoute l'avocat. «Prenez toute la longueur du déclenchement de l'enquête pour les femmes assassinées ou disparues ou l'affaire Terry Lalo. Ce sont des cas qui restent dans l'esprit des gens. Les autochtones sont au courant de ces dossiers-là.»

«Les autochtones ont été considérés comme des colonisés pendant des centaines d'années. Ça laisse des séquelles, ces choses-là», argue de son côté le vice-président des Services parajudiciaires autochtones du Québec, Jean Jolicoeur. Depuis 35 ans, l'organisme accompagne les Premières Nations à travers le milieu carcéral et judiciaire. 

«Il y a une mentalité complètement différente [...] On fait face aux premiers peuples, on aurait dû s'adapter depuis longtemps, mais ce n'est pas ça qui s'est passé», indique-t-il. «Les choses sur une réserve se passent différemment. C'est évident que la culture a à y faire dans le cheminement d'un dossier au criminel ou au pénal.»

M. Jolicoeur est d'avis que l'administration de la justice «va beaucoup mieux» depuis l'application récente au Québec de l'arrêt Gladue, rendu en 1999 par la Cour Suprême du Canada, lequel oblige le tribunal à considérer le contexte autochtone. «Ça nous aide aussi parce que ce n'est pas facile, accompagner les autochtones dans le milieu judiciaire.» 

Un espoir pour les enfants 

À son âge, Mme St-Onge n'a pas envie de se battre pour le changement de l'appareil judiciaire. Sa lutte, elle la mène auprès des jeunes, à travers l'éducation, la transmission de la culture et le rapprochement. «Il y a une lumière. [...] Le discours des parents a changé, les jeunes ont l'intérêt de nous connaître.» 

«Les enfants sont nos prochains leaders. Ils vont savoir que nous sommes là, qu'on a des valeurs différentes», assume-t-elle. «On veut participer à rebâtir le pays, nous aussi. On a à se refaire, les autochtones. Mais on veut être partie prenante de tout ce changement-là, incluant la justice.»

L'urgence d'une enquête élargie

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Il est grand temps pour l'État de mener une enquête plus large sur la justice et les autochtones, croit l'avocat Jean-François Bertrand. «Ça prend surtout une volonté du gouvernement de régler ça.»

Collaboration spéciale Fanny Lévesque

Même si le premier ministre Philippe Couillard a écarté mercredi la tenue d'une enquête publique sur la relation entre les forces policières et les communautés autochtones, les voix continuent de s'élever pour la réclamer, depuis que la DPCP a confirmé qu'il ne déposerait pas de plaintes en lien avec les événements de Val-d'Or. 

«Il faut arrêter de noyer le poisson», a affirmé Me Jean-François Bertrand, qui est d'avis qu'il est grand temps pour l'État de mener une «enquête plus large sur la justice» et les autochtones. «Partout où j'ai eu des gens à rencontrer [dans les communautés], les gens se plaignent des relations avec le système de justice en général», affirme-t-il. 

Selon lui, l'exercice doit être fait au Québec en plus de l'enquête canadienne sur les femmes autochtones disparues ou assassinées. «Le Québec a de nombreuses implications avec les autochtones, que ce soit pour la DPJ ou les peines au provincial. Il y a trop d'exemples où il y a eu des situations qui ne fonctionnaient pas pour se fermer les yeux», ajoute l'avocat. 

Armand MacKenzie n'est pas contre non plus, mais plaide davantage «pour des changements structurels importants», allant jusqu'à proposer un système d'administration de justice «autonome» pour les autochtones. Un meilleur système passe aussi par le financement adéquat des institutions et des corps de police autochtones, à son avis. 

Identifier des solutions

Une enquête publique permettrait d'ailleurs, selon Me Bertrand, d'identifier «des solutions concrètes, réelles et applicables» à partir des problèmes déjà connus. «Ça prend une volonté surtout du gouvernement de régler ça. C'est là la grande question, est-ce que le gouvernement a cette volonté-là?» interroge-t-il. 

Le vice-président des Services parajudiciaires autochtones du Québec, Jean Jolicoeur, dont l'organisme gère la ligne d'appel de dénonciation créée par Québec dans la foulée de Val-d'Or, dit sentir «vraiment une volonté» chez le gouvernement de «changer les choses», mais que «ce n'est pas facile».

«Ce n'est pas une solution unique», concède par ailleurs Me Bertrand. «C'est un problème qui perdure depuis tellement d'années. Mais, en tant que société, on doit aussi se poser les bonnes questions et affronter nos démons pour dégager des solutions.»

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