Ce que l'ex-juge Delisle aurait dit s'il avait témoigné

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Jacques Delisle

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(Québec) L'ex-juge Jacques Delisle a cru qu'il était de son «devoir» d'aider son épouse à «mettre un terme à sa vie si elle le souhaitait vraiment».

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Trois extraits de l'affidavit de 28 pages remis au ministre de la Justice du Canada

Montage infographique Le Soleil

Le matin du drame, après avoir tenté en vain de la dissuader de se suicider, il dit avoir été «bouleversé et résigné». «J'ai décidé que je n'avais pas d'autre choix et qu'il fallait faire ce qu'elle demandait.»

M. Delisle va alors chercher le pistolet qu'il garde sur une étagère, le charge et le pose sur la table devant son épouse.

Puis, il l'embrasse sur le front, la serre dans ses bras et lui demande : «Es-tu convaincue?

- Jacques, voici plusieurs mois que j'y pense. C'est une chose d'y penser et c'est une autre chose de le faire. Maintenant, laisse-moi seule, s'il te plaît.

- Pense à nous, réfléchis bien. Je t'aime», lui dit son mari.

Ce sont les derniers mots échangés ce matin du 12 novembre 2009 entre Jacques Delisle et sa femme Nicole Rainville. 

M. Delisle quitte alors le logement. «Je ne sais pas pourquoi, je me souviens d'avoir entendu à la radio en sortant. Il était 9h25.»

À son retour une heure plus tard, il trouve sa femme inanimée, le visage en sang, une douille sur la poitrine et son pistolet sur le plancher.

Dans un long affidavit de 28pages remis il y a deux semaines au ministre de la Justice du Canada, M. Delisle relate en détail ce qui s'est passé ce matin-là. 

Il y décrit aussi ce qui s'est passé dans les mois qui précèdent et ce qui se passe ensuite. Il explique les motifs de son silence et sa décision précipitée de ne pas témoigner. 

On y apprend que son épouse, Nicole Rainville, ex-chasseuse, avait envisagé depuis longtemps le suicide avec le pistolet de son mari.

Au retour d'une hospitalisation à François-Charron, en 2007, elle entre dans la chambre, appuyée sur sa canne quadripode. 

«Elle a placé un doigt sur la tempe, imitant un pistolet, et m'a dit : "Dans ton bureau!" J'ai compris qu'elle faisait référence à mon pistolet et qu'elle savait qu'il était encore dans mon bureau de juge, mais je n'ai pas répondu à son geste.»

Mme Rainville avait aussi songé au suicide à d'autres moments et par d'autres moyens.

«Ne t'imagine pas que je n'ai pas pensé de me tirer du sixième étage. Même en croisière, de me tirer dans la mer», lance-t-elle à son mari qui tente de la convaincre de renoncer.

Lorsque M. Delisle lui demande «pourquoi elle ne prenait pas des pilules», son épouse lui répond que «le résultat n'est pas certain. Je veux être certaine du résultat».

L'ensemble du récit constitue l'essentiel du témoignage que M. Delisle avait prévu livrer à son procès, s'il n'avait pas changé d'idée la veille, sous la pression de sa belle-fille.

L'affidavit reprend avec plus de détails, la version donnée à Radio-Canada il y a quelques semaines, puis en conférence de presse par les avocats Jacques Larochelle et James Lockyer.  

***

Convaincu d'avoir fait «tout ce qui était en [son] pouvoir», M. Delisle a «décidé qu'il [lui] fallait la seconder dans son dessein». 

«Je ne crains pas la mort, Nicole non plus, écrit-il. Nous partagions un point de vue selon lequel chacun avait le droit de mettre un terme à sa vie, du moment qu'il était lucide et capable de prendre cette décision. Nous en avions discuté à de nombreuses reprises l'un avec l'autre et avec des amis.» 

M. Delisle confie pourtant avoir été tiraillé par le doute. 

«Quelques jours après sa mort, je me suis agenouillé auprès de sa photographie dans le journal et je lui ai demandé : ai-je posé le bon geste? Depuis ce temps, j'ai souvent posé à son esprit la même question.»

Ce témoignage tardif d'un mari condamné à la prison à vie ne fait pas la preuve de son innocence.

Il ajoute cependant à la vraisemblance de la version de M. Delisle par les détails qu'il donne des derniers mois de la vie de son épouse et de sa dernière conversation avec elle.

On comprend que M. Delisle a été le témoin quotidien de la lente descente de sa femme, de son désarroi physique et de son désespoir grandissant.

Il raconte combien son épouse était frustrée d'être dépendante des autres et humiliée de devoir compter sur son mari pour des tâches aussi intimes que changer sa couche d'incontinence.  

On apprend par ailleurs que Mme Rainville se doutait de la liaison de M. Delisle avec sa secrétaire, Mme Plamondon. Elle avait d'ailleurs confronté son mari une fois. 

«Je l'ai nié. Nicole pensait peut-être que Mme Plamondon et moi avions une liaison et très honnêtement, je l'ignore, mais elle ne m'en a plus jamais reparlé».

***

L'affidavit de M. Delisle est daté du 18 mars 2015. Cela laisse beaucoup de temps depuis la condamnation du 14 juin 2012 pour peaufiner ou construire une version plausible et cohérente, penseront ceux qui croient à sa culpabilité. 

Sur le fond, on peut trouver que ce fut une bien étrange réaction pour un homme de loi d'avoir cru qu'il était de son «devoir» de commettre un crime d'aide au suicide, plutôt que d'appeler à l'aide. 

On peut contester sa relation des faits qui repose en bonne partie sur des conversations avec son épouse que personne ne peut corroborer.

En d'autres mots, il est possible de croire à cette version comme il est possible d'en douter. 

À la limite, même ceux qui ne croient pas au suicide pourraient croire M. Delisle jusqu'au tout dernier moment, celui où il dit avoir posé le pistolet sur la table avant de quitter le logement.

Ils pourraient alors conclure que M. Delisle a lui-même posé le geste fatidique, par compassion, avant de sortir du logement. Ce n'est pas impossible. M. Delisle a quand même été reconnu coupable de meurtre. 

Le témoignage livré dans cet affidavit n'est pas une preuve de l'innocence de M. Delisle, mais s'ajoute aux questions sur la preuve balistique. Assez pour soulever un doute raisonnable? 

Le ministre de la Justice aura à en décider. Les statistiques en cette matière jouent contre le condamné, mais il y a des précédents. 

Le ministre pourrait renvoyer la cause à un tribunal, ce qui permettrait à M. Delisle de recouvrer sa liberté jusqu'à un éventuel nouveau procès.

***

Fait peu fréquent, l'avocat de M. Delisle, Me Jacques Larochelle, a signé un affidavit, renonçant de facto à représenter son client pour devenir un témoin.

Me Larochelle y confirme que M. Delisle avait l'intention de dire la vérité lors de son témoignage au procès. 

«Je ne pouvais imaginer pourquoi lui, un juge au passé impeccable, ne s'expliquerait pas au jury les événements menant au suicide de sa femme.» 

L'avocat dit avoir été «pris par surprise» par la volte-face de son client la veille de l'audition. 

Il perçoit alors que son client n'était pas dans une bonne condition physique et mentale et était visiblement très émotif. 

Il tente de le convaincre qu'il fallait témoigner, même si tous deux étaient convaincus que la thèse de la Couronne (le meurtre) n'avait pas été prouvée.

En vain. «Je pouvais voir qu'il n'avait aucune intention de témoigner.»

La dernière conversation

Ce 12 novembre, Jacques Delisle s'est levé tôt, est allé à la piscine, puis à la boulangerie chercher un croissant pour Nicole. Il aidera sa femme à se lever et faire sa toilette.

Il notera qu'elle a peu mangé et n'a pas lu les journaux, ce qui «n'était pas son habitude». Son épouse l'appelle : «Jacques, viens et assieds-toi, je dois te parler.» Ce sera leur dernière conversation.

«Jacques, je n'en peux plus! Je veux le pistolet qui est dans le bureau.» Il essaie de la convaincre d'y renoncer. D'autres vivent dans sa situation, leur amie Hélène Berher (épouse de Jean Pelletier). «Les autres sont les autres. Moi, c'est moi.»

Il invoque la famille, l'espoir d'une amélioration, des projets de croisière. Suggère d'appeler le juge Michael Sheehan qui s'occupe de prévention du suicide. Il n'obtiendra que la promesse qu'elle va réfléchir «au moins une demi-heure avant de poser quelque geste que ce soit». 

Le mensonge

Assis dans sa voiture, M. Delisle attend avant de démarrer, se demande s'il ne devrait pas retourner à l'appartement. Il part après trois minutes, se rend à l'Université, puis avenue Maguire, où il achète deux salades.

«Je pensais à Nicole pendant tout ce temps.» Il espère qu'elle manquera de «courage», mais il lui vient à l'esprit que si elle «passe à l'acte», il ne pourra avouer à la famille lui avoir facilité les choses. «Peut-être ne me pardonneraient-ils pas.»

Le mensonge vient de s'installer, avant même de savoir. «Ce qui s'était passé à la maison ce matin-là devait demeurer entre Nicole et moi, et personne d'autre n'avait le droit de le savoir», décide-t-il. Il n'en parlera à personne, jusqu'en janvier 2012 où il s'en ouvre à son avocat.  

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