L'âme en feu de soeur Prejean

La mission de soeur Helen Prejean a été... (PHOTO LE SOLEIL, PATRICE LAROCHE)

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La mission de soeur Helen Prejean a été connue à la grandeur de la planète avec le film à succès Dead Man Walking. L'Association québécoise des avocats et avocates de la défense l'avait invitée cette semaine à son colloque annuel au Château Frontenac.

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(Québec) Soeur Helen Prejean a vu de ses yeux l'assassin Patrick Sonnier être tué par l'État de la Louisiane, il y a 30 ans. Depuis, «l'âme en feu», comme elle le dit, l'auteure de Dead Man Walking a accompagné cinq autres condamnés jusqu'à leur dernier souffle et dénonce sans relâche le meurtre légalisé.

À 75 ans, la religieuse bout d'une colère contenue. Ces jours-ci, elle se bat pour Richard Glossip, détenu en Oklahoma, «clairement innocent», aux yeux de soeur Prejean, qui a vu son exécution être reportée il y a deux semaines parce que l'État veut revoir l'utilisation de l'injonction létale après de graves ratés.

La mission de soeur Helen Prejean a été connue à la grandeur de la planète avec le film à succès de Tim Robbins, inspiré du livre écrit par la religieuse, mettant en vedette Sean Penn et Susan Sarandon.

L'Association québécoise des avocats et avocates de la défense l'avait invitée cette semaine à son colloque annuel au Château Frontenac.

La religieuse se tient solidement campée sur la scène, le cou entouré d'un foulard qui rappelle la ceinture fléchée du Carnaval de Québec.

Sans aide-mémoire et sans jamais s'arrêter pour boire une gorgée d'eau, soeur Helen se raconte, pendant plus d'une heure, avec son accent traînant de la Louisiane.

Fille d'un avocat prospère, Helen Prejean grandit dans un milieu confortable de Bâton Rouge, fréquentant des écoles privées, bien loin de la pauvreté et de la ségrégation raciale qui empoisonne la ville.

Elle se joint à la communauté catholique des Soeurs de Saint Joseph pour devenir enseignante. Progressivement, elle ira travailler avec la communauté afro-américaine et réalise à quel point les jeunes sont démunis, sans promesse d'avenir. 

Lettres déterminantes

Au début des années 80, un intervenant social lui demande de devenir correspondante pour un condamné qui attend dans le couloir de la mort. Après plusieurs échanges de lettres, Patrick Elmo Sonnier, condamné en 1977 pour un double meurtre, lui demande de devenir sa conseillère spirituelle.

C'est avec beaucoup de nervosité que soeur Helen rencontre son correspondant à la prison d'Angola, en Louisiane.

Trente ans plus tard, la religieuse entend encore le tintement des chaînes qui entravent les bras et les jambes de Sonnier.

Un écran métallique sépare la religieuse du meurtrier. «Quand j'ai vu son visage, j'étais surprise à quel point il avait l'air humain», commente-t-elle.

Elle ne connaît encore rien du crime horrible que Patrick Sonnier et son frère Eddie ont commis.

Le soir du 4 novembre 1977, après un match de l'équipe locale de football, David LeBlanc, 17 ans, et sa copine Loretta Ann Bourque, 18 ans, roulent jusqu'à un petit chemin tranquille de la paroisse St-Martin en Louisiane, un endroit fréquenté par les amoureux.

Les deux frères Sonnier débarquent en se faisant passer pour des agents de sécurité. Armés de carabine 22, ils menacent le couple de les arrêter pour avoir pénétré sur une propriété privée. Les Sonnier menottent les adolescents. Les deux frères violent Loretta sous les yeux de son ami de coeur. Ils forcent les deux jeunes à se coucher au sol, face contre terre, et leur tirent plusieurs balles dans la tête. Les deux frères seront arrêtés un mois plus tard. Eddie passe aux aveux. Il s'en tire avec une double sentence à vie sans possibilité de libération conditionnelle, mais son frère Patrick, qui nie avoir commis les meurtres, écope de la peine de mort.

«Pétrifiée par le mal»

Après sa lecture du dossier de cour, soeur Helen Prejean est «pétrifiée par tout le mal». «J'ai tout de suite pensé aux parents, mais j'ai fait une erreur terrible en n'allant pas les voir, confesse soeur Prejean. C'était lâche de ma part.»

Elle a fini par rencontrer les parents de David et de Loretta dans les pires circonstances, raconte-t-elle, soit à l'ultime audience où les parties peuvent plaider pour ou contre la peine de mort.

Le père de David, Lloyd LeBlanc, à qui les Sonnier ont arraché son unique fils, verra son nom s'éteindre avec lui.

Il confie s'être imaginé en train d'appuyer lentement sur le mécanisme pour électrocuter les meurtriers jusqu'à leur mort. Mais il a refusé de suivre ce chemin.

«Je me suis dit qu'ils avaient tué notre garçon, mais que je n'allais pas les laisser me tuer aussi», cite la religieuse.

Helen Prejean va prier à la chapelle voisine avec les LeBlanc. Émue, elle constate que le père en deuil prie pour la mère de Patrick et Eddie Sonnier. Une femme qui ne peut plus aller à l'épicerie sans se faire insulter, qui reçoit des carcasses d'animaux morts sur son perron.

«C'est lui, le héros de Dead Man Walking, insiste soeur Prejean. Il m'a montré qu'on peut sortir de la rage pour aller à un endroit où on pardonne.»

Soeur Helen Prejean ne voit aucun des condamnés qu'elle a accompagnés comme des héros. Mais elle ressent beaucoup de rage relativement au système de justice américain. 

«C'est quand même incroyable que dans un pays qui se dit aussi démocratique que les États-Unis, lorsque quelqu'un fait quelque chose d'horrible, on lui fait la même chose et on laisse les familles des victimes regarder, comme si ça pouvait les apaiser», lance-t-elle.

Le Canada peut aussi prendre des vies

La peine de mort a beau ne plus exister au Canada depuis près de 40 ans, il est quand même possible de prendre des vies en condamnant les gens à de très longues peines, estime soeur Helen Prejean. «Dans les faits, on les condamne à mourir en prison.»

Le Canada a aboli la peine de mort en 1976, malgré des sondages défavorables.

Cette même année, la Cour suprême des États-Unis l'a réinstaurée en ajoutant des balises.

Soeur Helen Prejean, qui a étudié au Canada dans les années 60, se réjouit que la sentence ultime n'y ait jamais refait surface.

«Merci, mon Dieu, vous n'avez pas cette option sur la table, lance-t-elle. Je sais que les lois deviennent de plus en plus dures ici, mais au moins, vous n'avez pas ça.»

À la fin janvier, le Globe and Mail dévoilait l'intention du gouvernement Harper d'abolir la libération conditionnelle pour les meurtres les plus graves, tels que ceux d'un policier ou commis après une agression sexuelle. Depuis, le gouvernement fédéral a adouci sa position, parlant plutôt de repousser la demande de libération conditionnelle à 35 ans plutôt que 25 ans pour les meurtriers.

La prudence de mise

En 2011, le gouvernement Harper a aboli ce qui était connu comme la «clause de la dernière chance» qui permettait aux auteurs de meurtre de demander une libération conditionnelle après 15 ans plutôt que 25 ans d'emprisonnement.

Ottawa a aussi rendu possible la multiplication des périodes d'inadmissibilité à une libération conditionnelle. Ainsi, l'auteur d'un triple meurtre, comme Justin Bourque, assassin de trois policiers de la Gendarmerie royale du Canada à Moncton, devra attendre 75 ans avant de faire une demande.

Soeur Prejean a incité son public d'avocats de défense réunis en colloque à Québec à rester sur leurs gardes.

«Il y aura des politiciens qui voudront la ramener [la peine de mort], croit-elle. C'est une progression logique de dire que pour les gens qui font ce type de crime, par exemple, des actes terroristes, il y a la peine de mort. La prochaine chose que tu apprends, tu as ton gouvernement qui tue des gens aussi.» 

Quelques chiffres sur la peine de mort aux États-Unis

32 sur 51: nombre d'États américains où la peine de mort est légale

35 condamnés ont été exécutés en 2014

3000 détenus attendent dans le couloir de la mort aux États-Unis

12 ans: attente moyenne entre l'imposition d'une peine et l'exécution

4,1 %: taux d'erreur judiciaire chez les détenus dans le couloir de la mort*

* Selon une étude publiée en 2014 par le National Academy of Sciences.

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