Une fois le moteur coupé, aujourd'hui, les voiliers de la transat ne s'en serviront plus pour se propulser avant 5365 km. Sur les quais de Saint-Malo, la gloire tend déjà les bras au meilleur à flairer le vent.
Depuis la France, la voix de Nicolas, un ami du skipper David Augeix, résonne via Skype dans la cuisine d'une jolie maison louée, avenue De Salaberry. «Plus je regarde les cartes, plus ça se complique, dit-il. Il y a une zone perturbée.»
Notre skipper admire et respecte les capacités d'analyse météo de Nicolas. Il nous demande de taire son nom de famille. Peut-être peur qu'on lui pique. Hier soir aura été la dernière de trois séances d'entretien avec lui. En mer, terminé. Plus d'aide de l'extérieur. Faudra se débrouiller avec l'information publique disponible à tous.
Avoir Colette Provencher à bord ne serait d'aucun intérêt particulier. La force de Nicolas, c'est qu'il est aussi un coureur. Il lit les cartes avec l'oeil du gars qui navigue. «À partir là, faudra penser à relever la barre», conseille-t-il à un moment.
Les marins tentent de leur mieux de réconcilier trois modèles météo et leurs prédictions divergentes. Ils prévoient les impacts sur la course presque heure après heure dans le fleuve, dans le golfe, au large de Saint-Pierre-et-Miquelon, puis en haute mer.
Relations avec les dépressions
Au bout de quelques jours, les prévisions météorologiques ne valent pas cher la livre. «Ça devient les prédictions de Madame Irma», la diseuse de bonne aventure, rigole Nicolas, de l'autre côté de l'océan.
En gros, la traversée s'organisera autour d'un phénomène principal avec lequel les skippers entretiennent une relation amour-haine : les dépressions. L'immense tourbillon de vent engendré dans une zone où la pression atmosphérique diminue se déplace lui-même sur l'océan. Les marins voudront à tout prix profiter de ses vents, mais éviter son milieu. Au centre d'une dépression, pas la moindre brise. La pétole la plus complète. Mer d'huile. Panne sèche. Pour des milles et des milles. «C'est comme le vide au centre du tourbillon d'eau qui évacue une baignoire», illustre David Augeix.
Les coureurs devront prendre la ou les dépressions comme on prend un train. Au bon moment. Trop tôt, il faudra l'attendre. Trop tard, on l'aura manqué. Et savoir quand embarquer et quand en débarquer parce que sa course nous éloigne trop de notre trajectoire.
«Une grosse partie de la course va se jouer dans le Saint-Laurent», prévient Rémi Fermin, notre second à bord. Un écart 10 ou 20 milles nautiques à l'embouchure peut aisément devenir 100 ou 150 milles au fil d'arrivée. Surtout si l'avance permet de profiter de conditions favorables face à la dépression. Les deux premiers jours seront cruciaux.
Peu habitués au Saint-Laurent, nos coureurs devront tirer le meilleur du courant favorable à marée basse, et ne pas être surpris par le montant. Aussi, les reliefs du paysage, plus ou moins montagneux, feront dévier le vent qui se jouera sournoisement des skippers. Des décisions rapides à la chaîne. Action réaction. Jour et nuit.
En pareilles circonstances, il ne faut pas se surprendre si les bateaux s'espionnent les uns les autres. Soit pour se rassurer sur leur propre ligne ou pour envier le gonflement des voiles d'un autre et tenter de l'imiter.
Pas question d'admettre que, vu son âge par rapport à la flotte, l'EDF Énergies Nouvelles a très peu de chances de l'emporter. Terminer parmi les cinq premiers relèverait déjà de l'exploit. Même untop 10 serait remarquable pour le bateau construit en 2007. Les gars ne veulent rien entendre. On vous l'a dit, c'est un équipage français.
«Ce sera aux autres à se positionner par rapport à nous», fronde avec un large sourire notre skipper.
* Le commanditaire du voilier de David Augeix, Électricité de France (EDF) Énergies Nouvelles, prend à sa charge les frais de la traversée du Soleil, exception faite de l'équipement et du retour.