Augeix est seul maître à bord après Dieu. Sa bouille sympathique et son accent du Midi adoucissent l'évocation de certaines conditions spartiates de la traversée.
Comme cette nécessité d'utiliser des seaux en lieu et place, et sur le pont par-dessus le marché! Bon, allez, on est les quatre dans le même bateau. Ce sera à classer au rang des expériences humaines. Juste le souhait qu'on ne serrera pas la côte de trop près.
«Parfois la nuit, tu dormiras avec les pieds attachés.» Pardon? À l'intérieur d'un voilier qui traverse l'Atlantique? «Oui, c'est parce que, parfois, le coup que ça donne quand la coque frappe une vague, ça peut t'éjecter de la bannette». Nous prendrons donc le forfait «dodo avec les pieds sanglés».
Une chose frappe quiconque a fait un peu de voile de plaisance en pénétrant la cabine d'un bateau de course comme l'EDF Énergies nouvelles. Le confort a été totalement sacrifié sur l'autel de la performance. Pas le moindre coussin. Que de la fibre de verre. Ici, on ne se prélasse pas. Ici, on course. Dans un 40 pieds qui a du chien. Pas le plus neuf, mais dont le côté «vintage» ajoute à la personnalité.
«Là, tu as la cuisine». Le skipper Augeix pointe la bouilloire accrochée au-dessus du poste de contrôle avec ordinateur. Épaulée par un autre petit brûleur au gaz, elle réchauffera l'eau pour les soupes, les sacs de nourriture lyophilisée et le cannage stocké.
L'obsession du poids
L'obsession du poids du bateau est constante. Il faut voyager léger pour être rapide. Le skipper va jusqu'à demander si on pourrait se délester du minuscule feuillet d'instructions de notre caméra-vidéo. Alors on repassera pour le Larousse. «Si on fait tout bien, on peut s'enlever jusqu'à cinq kilos», qu'il dit. Certains équipages vont jusqu'à tronquer la moitié du manche de leurs brosses à dents pour gagner en légèreté. Fou de même.
Les bannettes, deux couchettes installées chacune de leur côté à l'arrière de la cabine, servent aussi à déposer les voiles. S'il y a une voile, on dort par-dessus. Mouillée ou pas. Les bannettes sont fixées d'un bord, et attachées de l'autres, de manière à pouvoir les ajuster selon l'inclinaison du bateau en mer.
«Ceci étant, on ne connaît pas de marin masochiste», écrivait Augeix au Soleil lors d'un premier échange de courriels dans lequel il prévenait du «confort sommaire» à bord. «Si nous le faisons, c'est que les moments d'extase, rares dans nos sociétés, sont nombreux dans une traversée... Surtout en course.»
Bouée frappée
Augeix a fait honneur au côté «irréductible gaulois» de son nom de famille la semaine dernière, après l'épisode de la bouée frappée à l'Anse-au-Foulon. Le genre de «connerie» qui lui a sans aucun doute valu des railleries dans chaque marina du Saint-Laurent. Après une nuit au téléphone et les pièces brisées en commande, Augeix, loin de se cacher, a suggéré lui-même de suivre la course contre la montre des travaux du EDF. «Je me suis dit que c'est le genre d'histoire à la con qui plairait aux journalistes», confesse-t-il.
La réparation de coque percée et du safran pulvérisé (une partie du gouvernail) n'aurait pu se faire sans le second à bord, Rémi Fermin. Le benjamin de l'équipage, à 28 ans, a déjà investi deux ans à construire son propre bateau. À partir de zéro. Il s'est éreinté de longues heures à tout remettre en ordre sur l'EDF. Fermin en a sablé un coup. «Du travail bien fait», a salué Michel, propriétaire de l'atelier situé sur les terrains du port, derrière la Bunge. Le marin connaît aussi le bateau comme le fond de sa poche. C'est lui qui l'a convoyé de la France jusqu'au Québec pour la transat Québec-St-Malo. Fermin sait tout faire, et il est d'un calme imperturbable. Il a traversé l'océan sur des bateaux moitié moins gros.
L'incident de la bouée a de toute évidence entraîné le remplacement d'un équipier. Augeix a parlé d'incompatibilité «caractérielle». Ce qui mène à l'arrivée de Jeffrey Macfarlane, 30 ans, du New Jersey, qui a sauté dans sa voiture dès qu'Augeix l'a appelé pour faire la transat. Solide gaillard, il ne parle pas la langue de Molière, mais celle de la mer, comme les deux Français. Il a saisi le fonctionnement du bateau en un tournemain. L'anglais fonctionnel de ses équipiers suffit à se comprendre. Il n'en est pas, lui non plus, à sa première traversée. L'adhésion du Yankee ajoute une saveur plus onusienne à l'équipage original des «gars de la Méditerranée».
Si un mal de mer insoutenable devait terrasser le journaliste à bord, le skipper Augeix offre une sortie de secours avant le point de non retour. Sans rire. «Moi, je ne m'arrête pas. Mais, en passant près de Saint-Pierre-et-Miquelon, on peut faire venir un zodiac. Tu enfiles ta combinaison de survie avec ton portable à l'intérieur, et tu sautes à l'eau. Le zodiac te récupèrera.» En voilà une autre perspective séduisante...