Une crise aux carrés

Stéphanie Ferland, Christian Landry et Brittanie Guay... (Le Soleil, Yan Doublet)

Agrandir

Stéphanie Ferland, Christian Landry et Brittanie Guay

Le Soleil, Yan Doublet

Partager

(Québec) Ils se sont multipliés pendant le printemps érable. Les carrés ont d'abord été rouges, puis verts, blancs, noirs, quelques jaunes, un peu de gris. On a beaucoup entendu les porte-parole des rouges, Martine Desjardins, Léo Bureau-Blouin, Gabriel Nadeau-Dubois. Chez les verts, les étudiants qui ont déposé des injonctions sont devenus malgré eux des porte-étendard. Les blancs ont fait une conférence de presse, les noirs ont mis le feu aux poudres. Les autres ont fait peu de bruit. J'ai choisi de revenir sur la crise étudiante en donnant le crachoir à quatre carrés. Quatre personnes que rien ne prédestinait à prendre part si activement à la crise qui a secoué le Québec. La bougie d'allumage aura été l'augmentation des droits de scolarité, qui a mené au déclenchement, en février, d'une grève qui a duré sept mois. La hausse de 75 % en cinq ans a été annoncée par le gouvernement de Jean Charest le 18 mars 2011, il a fallu un an pour qu'elle provoque une déferlante sociale, qui a culminé par l'adoption de la loi 78, en mai 2012, et qu'elle résonne en un concert de casseroles et de chaudrons. Entre l'annonce de la hausse des droits de scolarité en 2011 et la crise sociale en 2012, il y a eu des manifs contre la corruption, l'occupation des indignés. Le printemps érable a été un accident qui se cherchait une place pour arriver.

Stéphanie Ferland, carré rouge : tous pour tous

Jusqu'au 24 septembre 2011, Stéphanie Ferland vivait sans trop se poser de questions, sans trop lire les journaux non plus. Elle travaillait, faisait sa petite affaire, son petit bonhomme de chemin. Ce jour-là, «je me suis réveillée. Je ne pouvais plus faire comme si rien n'était, il fallait que je me lève».

Elle s'est levée pour aller à une manif, pour la première fois de toute sa vie. «Je suis allée là toute seule, c'était pour protester contre la corruption. C'était devant les bureaux de Jean Charest», se rappelle la jeune femme, qui habitait alors Montréal. «On peut être pour ou contre, mais on ne peut pas rester impassible.»

Elle, elle était contre. Contre la corruption, contre l'exploitation des 99 %, contre la hausse des droits de scolarité. Elle a adhéré aux carrés rouges comme elle a adhéré à la cause des indignés, mue par une sorte d'urgence de changer les choses. Mue aussi par la force du nombre. «Dans les manifs, ça donne de la force. Il y a une énergie spéciale de voir tous ces gens qui ont quelque chose à dire.»

Elle est à compléter un troisième diplôme d'études professionnelles, en horticulture cette fois, «pour mettre en pratique [ses] convictions». Elle n'est jamais allée à l'université. «Peut-être un jour.» Ce jour-là, «l'université devra être accessible à tous. Je serais pour la gratuité, mais je sais que ce n'est pas réaliste. L'élément de base, c'est que l'éducation ne doit être en aucun temps une marchandise». Les prêts sont une mauvaise solution, «parce que les intérêts viennent enrichir les banques, qui font déjà assez de profits».

Elle n'avait pas de session à perdre pendant la grève. Elle n'en excuse pas moins ceux qui ont eu recours aux tribunaux pour suivre leurs cours, devenant un peu malgré eux les porte-parole des carrés verts. «Ils auraient dû s'organiser en mouvement, avoir des porte-parole capables de porter leur position. Là, on voyait des personnes qui parlaient au nom de qui? Au nom du je-me-moi.»

«Je n'ai jamais dialogué avec un carré vert», admet-elle sans ambages. Les discours étaient polarisés, les échanges inexistants. «Le monde est de plus en plus individualiste. Les injonctions sont venues briser le côté collectif du mouvement», déplore celle qui travaille comme préposée aux bénéficiaires.

Elle regrette que «tout se soit arrêté avec l'élection [du Parti québécois]. Il y a encore beaucoup de choses à changer, il faut que toute cette énergie serve à autre chose. [...] Les gens sont plus aux aguets, ils se posent plus de questions, ils sont plus conscientisés». Elle en est un bon exemple. Le débat sur les droits de scolarité a été une cause parmi d'autres sur le chemin de sa prise de conscience. Elle ne s'ennuie pas de la Stéphanie de l'avant 24 septembre 2011. «Je pourrais mourir demain, j'aurais la satisfaction d'avoir voulu changer les choses, d'avoir pris les moyens pour le faire.»

Christian Landry, carré blanc: la raison contre la passion

Professeur adjoint au département de biologie de l'Université Laval, Christian Landry aurait pu ne jamais savoir qu'il y avait une crise étudiante s'il était resté dans son pavillon, tranquille, où la grève n'était qu'un lointain bruit de fond. Tout au long du printemps érable, il a donné ses cours, comme à l'habitude. Jusqu'à ce que ça tourne au vinaigre, à Victoriaville.

M. Landry s'est joint au mouvement des carrés blancs à l'invitation de son collègue Louis Bernatchez qui, à l'instar des parents à l'origine du mouvement, plaidait pour un temps d'arrêt, le temps que les opposants reprennent leurs esprits. M. Landry s'est senti interpellé. «Il devenait impossible de discuter, c'est affreux de ne pas pouvoir se parler. Il fallait une trêve pour diminuer la pression des deux côtés.»

Doctorant de Harvard, il a bien essayé de rester neutre dans le conflit, lui qui aurait pu pencher d'un côté ou de l'autre. «Si les frais avaient été plus élevés quand j'étais aux études, je ne serais peut-être pas rendu là aujourd'hui. Mais, en même temps, je vois tout l'impact du sous-financement.» Il s'est rendu à l'évidence, «ne pas prendre position était une position dure à tenir».

Une cinquantaine de scientifiques de partout au Québec se sont joints au mouvement. Ça a donné une belle conférence de presse, une bonne leçon de sagesse. Les verts et les rouges ont continué à se taper dessus. La trêve a été forcée par la loi spéciale, la paix est revenue au lendemain des élections. Mais les positions de l'un et de l'autre ne sont jamais réconciliées, au grand dam des carrés blancs.

«On avait l'impression que, comme on était des professeurs, ils allaient nous écouter. On aurait aimé ça, ça aurait pu mener à la discussion», regrette M. Landry, qui constate que, indirectement, les frais ont augmenté. Avec les compressions commandées par le gouvernement péquiste, «les universités doivent maintenant couper dans les services et les étudiants payent la même chose».

Les carrés blancs, était-ce un coup d'épée dans l'eau? «Je ne crois pas. Les gens savent que les scientifiques s'en sont préoccupés, qu'ils ont lancé un appel à la rationalité. Il fallait une position mitoyenne entre les deux autres positions, qui sont légitimes. Le financement des universités, ça doit être envisagé par une approche rationnelle, scientifique, à partir de calculs et de scénarios», plaide-t-il.

Ironiquement, ce sont les carrés blancs qui sont les plus interpellés maintenant, alors que les compressions annoncées risquent fort de toucher les professeurs. «On a vu que les scientifiques étaient capables de s'impliquer. Ça a été le début de quelque chose. On le voit dans les coupures actuelles, il y a une mobilisation. Les organisateurs de la pétition sont des carrés blancs.»

Devront-ils changer la couleur de leur carré?

Brittanie Guay, carré vert: à contre-courant

Quand le conflit étudiant a éclaté, Brittanie Guay n'avait pas encore choisi son camp. Elle s'est donné une semaine pour se faire une tête. Après réflexion, elle a joint le camp des carrés verts. Elle ne se doutait pas alors que défendre des idées, aussi à contre-courant soient-elles, allait faire d'elle une cible. Littéralement.

«On nous a lancé des roches pendant les manifs de carrés verts. On nous arrachait nos carrés. Comme j'étais la plus petite, c'est souvent sur moi que ça arrivait», se rappelle la jeune femme de 18 ans. Elle ne portait plus son carré dans le métro ni au cégep, parce qu'«une fois, je me suis fait frapper dans le corridor». Elle étudiait au Collège de Maisonneuve à Montréal, où elle faisait partie d'une minorité très visible. Seize carrés verts dans un océan de carrés rouges. «Il fallait du courage pour aller à l'école.»

Il fallait du courage aussi pour se prononcer en faveur de la hausse des frais de scolarité. «C'est à nous à payer si on veut un service, ce n'est pas à tout le monde à payer pour ça. Le secondaire, c'est obligatoire, c'est normal que ça soit gratuit. L'université, c'est un choix personnel», résume Brittanie, que j'ai rencontrée dans un café de Saint-Émile, où elle habite maintenant.

Elle a quitté Montréal cet été, dès qu'elle a soufflé ses 18 bougies, plus capable d'endurer l'intolérance. «À Québec, le débat est plus sain, les gens sont plus ouverts, se parlent plus», qu'elle a constaté. Le conflit est encore un sujet sensible, plusieurs mois après. Des étudiants portent encore le carré rouge. Quand Brittanie leur demande pourquoi, elle a souvent droit à une volée de bois vert.

Elle étudie au Cégep Limoilou en sciences humaines, profil enjeux internationaux. Elle veut devenir enseignante au primaire, puis enseigner aux enseignants. «Je veux former les enseignants pour qu'il y ait une meilleure qualité, pour qu'ils ne portent pas de jugements contre leurs élèves.» Elle se souvient d'un cours de science politique, ce printemps. «Le prof a dit en me regardant : "bon, aujourd'hui, je vais vous donner un cours sur la démocratie, il y en a ici qui ne savent pas ce que c'est".»

Quand les libéraux ont imposé la loi 78, Brittanie s'est sentie trahie. «Les carrés verts, on était du côté du gouvernement, et ils nous ont laissés tomber. Je ne leur ai pas encore pardonné». Elle a perdu sa session, a dû recommencer à la case départ. Elle sait que, tôt ou tard, le sujet de la hausse des frais de scolarité refera surface. Elle a peur. Elle reçoit d'ailleurs encore des menaces sur sa page Facebook.

Elle a du courage aussi, il en faut pour s'afficher ouvertement comme carré vert. De tous ceux que j'ai contactés, c'est la seule qui a osé répondre à mes questions. Pour faire avancer un débat, elle a compris qu'il faut y participer.

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer