Sur les traces de Justin Trudeau

Majoritaire, Stephen Harper impose ses volontés au Parlement et au pays.... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Ottawa) Majoritaire, Stephen Harper impose ses volontés au Parlement et au pays. Nouveau chef de l'opposition officielle, Thomas Mulcair a pris le contrôle du Nouveau Parti démocratique et maintenu l'unité de son parti, comme si Jack Layton vivait toujours. Rien de nouveau sur ce front, donc, en 2012. À la même date, l'an dernier, Justin Trudeau siégeait sur les banquettes arrière du Parti libéral, en retrait de la course à la direction qui s'amorçait. Puis, en cours d'année, il a changé d'idée et subitement, la donne politique s'en est trouvée chamboulée. Le député de Papineau, qui a fêté son 41e anniversaire de naissance le jour de Noël et perdu derechef son qualificatif de «jeune», joue maintenant dans la ligue des «grands». Il veut devenir premier ministre. Un portrait sur le terrain.

Mais pourquoi donc se déplacer à Roberval, dans une circonscription totalement allergique au Parti libéral du Canada (PLC), là où «on a toujours perdu nos élections», comme me l'a dit sur place un ancien président de l'association locale, André McClure?

Car c'est là que j'ai rejoint Justin Trudeau il y a deux semaines et, pour mémoire, le PLC a représenté ce coin de pays pendant seulement quatre des 68 dernières années, de 1980 à 1984, sous Pierre Elliott Trudeau.

Si ce n'est pas là un record d'inanité, nous n'en sommes pas loin. La réponse à ce déplacement se trouve dans le régime électoral de cette course à la direction.

Chacune des 308 circonscriptions du pays a droit à 100 points, qu'on y retrouve 50 ou 5000 membres ou sympathisants du parti, ces points se répartissant à la proportionnelle.

S'il reçoit, par hypothèse, 45 des 50 votes éventuels de Roberval, Justin Trudeau gagnera 90 points. Même calcul pourJonquière ou pour Chicoutimi.

Qu'il sollicite un à un, disons, les 1000 votants hypothétiques de Mont-Royal et y obtienne900 appuis, le résultat sera le même : encore 90 points. Il n'y a pas de déplacements inutiles, chaque circonscription compte dans cette course.

Depuis quelques semaines déjà, M. Trudeau sillonne les régions d'un océan à l'autre. Il ne tiendra plus de grandes assemblées dans les métropoles, m'a-t-il dit, et préfère chasser sur des terres en quelque sorte vierges.

Premier élément de sa stratégie : lui seul, parmi les candidats, aura vraisemblablement une cagnotte assez remplie pour circuler autant.

Deuxième élément : rien ne vaut la présence d'un candidat pour élargir le bassin d'électeurs aux «sympathisants» libéraux, un statut qui n'engage à rien, ne coûte rien, mais permet de voter pour le scrutin du 14 avril.

Si la stratégie réussit, M. Trudeau gagnera et ses adversaires n'y auront vu que du feu. Sa notoriété incomparable dans les milieux libéraux rend la partie presque injuste.

Mais n'empêche, le candidat travaille sans relâche, du matin au soir, allant au-devant des gens dans les restaurants ou dans la rue.

Mieux encore, des passants l'abordent et demandent une photo, requête évidemment toujours acceptée par l'intéressé. Et quand l'ex-député bloquiste Robert Bouchard se pointe à la porte de la salle, lui qui réunissait son monde dans le même restaurant, les retrouvailles spontanées sont chaleureuses.

Je l'ai suivi pendant deux jours au Saguenay-Lac-Saint-Jean pour vérifier son comportement dans une région hermétique aux libéraux. Je l'ai également accompagné dans l'Est ontarien francophone, de tradition libérale mais perdu par le parti dans la foulée des commandites.

Partout, il tient ce qu'il appelle des «conversations», ce qui lui permet de préciser qu'il n'a pas réponse à toutes les questions ni la solution à tous les problèmes.

Les foules officielles se font éparses : une cinquantaine de personnes en tout l'ont écouté à Roberval, Jonquière et Chicoutimi, contre environ 300 dans la province voisine.

Mais peu importe, l'annonce d'une tournée régionale attire les médias locaux. Les journaux ont couvert les rencontres, toutes les émissions d'information les ont rapportées, et il a dû refuser une demi-douzaine d'entrevues, faute de temps.

À chaque occasion, il a placé son message, fort simple : inscrivez-vous comme sympathisant sur Justin.ca et le temps venu, votez pour moi!

Les journalistes politiques qui le suivent à l'occasion éprouvent cependant de la difficulté avec ce concept de «conversation». Nous nous attendons à ce qu'un candidat formule un programme, énonce des politiques, prenne des positions sur les dossiers de l'heure.

Tel n'est pas le cas. Le Parti lui-même préparera sa plateforme électorale en temps et lieu, dit-il à répétition, d'où peut-être une certaine réputation de poids léger, sur le plan du contenu.

«J'ai des idées sur le programme, dit-il, mais je ne vais pas donner les huit premières choses que je vais faire en 2015. Je parle des processus et des approches.»

Parfois, ces conversations l'étonnent ou même l'embêtent, sans jamais le désarçonner. Sans surprise, un politicien en visite se fait poser des questions d'intérêt régional.

Ce midi-là, M. Trudeau n'avait pas vraiment d'opinion sur le train touristique de Saint-Félicien!«Très bonne idée, a-t-il répondu, on va voir ce qu'on peut faire».

Mais le lendemain, il me faisait déjà la comparaison entre ce projet et le train du Massif, dans Charlevoix, et y associait le nombre croissant de croisières sur le Saguenay. Cet homme apprend vite.

À une question directe et négative d'un militant sur l'arrivée d'immigrants chinois, il ne se laisse pas décontenancer. «Je suis pas mal en désaccord avec cette attitude, il faut faire attention», réplique-t-il.

Car lui-même, au contraire, vante à tour de bras le Canada multiculturel et ne manifeste aucune sensibilité particulière sur le présumé déclin du français tel que perçu au Lac Saint-Jean.

La controverse sur le Registre des armes à feu découle d'une de ces «conversations» dans une usine de Hawkesbury. Partisan du Registre et fier de l'avoir été, à sa création, il a admis l'échec de ce programme.

Mais sa longue explication - il fallait comprendre échec politique, et non échec sur le fond - n'a pas franchi le cap de certains médias. M. Trudeau se sait surveillé, épié, mais n'a aucune intention de changer de ton ou de pratique.

«Je préfère parler du coeur», m'a-t-il dit. Hormis son discours de lancement sur lequel il avait bûché pendant deux semaines, il ne lit pas ses textes. Autour d'un canevas général sur ses aspirations, «je suis moi-même, authentique», dit-il, quitte à utiliser des raccourcis pour lesquels il devra, à l'occasion, s'excuser.

En jeans, iPad à portée de main pour s'informer, un bouquin dans sa valise pour les vols, du temps réservé pour son équilibre personnel (deux séances de yoga il y a deux semaines, deux périodes de boxe la semaine dernière), l'aspirant chef ne s'embête pas avec le protocole.

Comme tout bon politicien, il a dans sa besace une histoire «locale», question de détendre l'atmosphère. En Ontario, il s'est décrit comme étant «techniquement franco-ontarien», car il est né à Ottawa.

Il a tout de suite précisé qu'il ne se vantait pas de cette qualité au Québec, ce qui a provoqué les rires prévisibles du public. De fait, il n'a pas repris cette histoire à Roberval.

Il y a plutôt rappelé son premier (et dernier) passage dans la ville, en 1984. Frais retraité, son père avait amené ses trois fils faire le tour de la province dans sa vieille Suburban familiale. Il avait alors été «émerveillé d'un lac dont on ne voyait pas l'autre rive».

Connaissant ce vieux truc, je lui ai demandé par la suite s'il avait une anecdote personnelle à raconter dans les 308 circonscriptions du pays.

À mon grand étonnement, il m'a répondu «oui, j'ai vu tous les petits racoins du pays, j'ai passé des vacances partout, j'ai vu toutes les provinces, toutes les capitales, le Grand Nord, les Îles-de-la-Madeleine».

Ne le dites à personne, mais voici un petit secret : il a adoré y déguster L'indépendante, une bière officiellement «indépendantiste» de la microbrasserie madelinienne À l'abri de la tempête. Elle est en vente dans sa circonscription, a-t-il avoué, sourire en coin. Difficile de trouver un meilleur vendeur que Justin Trudeau.

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