Problème
Le premier ministre ne voit aucune fenêtre s'entrouvrir pour se lancer! Il n'en voit pas, mais il travaille très fort à tenter d'en ouvrir une, observent tous les élus joints par Le Soleil.
Alors, pour ce printemps-ci, les élections générales? Pour l'automne prochain? Ou, encore, pour 2013, puisque le gouvernement, élu fin 2008, peut rester en poste jusqu'au 8 décembre de l'an prochain s'il le désire?
Le Soleil a interrogé une dizaine de politiciens, de stratèges et de conseillers - tous partis confondus. (Tous ont refusé d'être identifiés. Personne n'aime parler de cette question ouvertement.)
Premier constat
Beaucoup croient à des élections générales au printemps. Mais pas tous.
Leurs arguments s'affrontent, se contredisent. Ce sont ceux que soupèsent et soupèseront le premier ministre et son entourage. Un vrai casse-tête.
Deuxième constat
Les avis n'épousent pas l'appartenance politique. Les libéraux divergent d'opinion entre eux. Tous les péquistes ne voient pas non plus les choses de la même manière.
Voilà sans doute pourquoi le politologue de l'Université de Sherbrooke Jean-Herman Guay ne se risque pas au moindre pari.
«Il y a parfois des bons alignements de planètes, dit-il. Là, ce n'est pas le cas. Actuellement, on ne voit aucune bonne fenêtre de déclenchement possible.» Quelle que soit la décision que prendra M. Charest, «ce sera un très gros pari», pense le professeur.
En fait, seuls les caquistes s'entendent entre eux. Surfant sur l'argumentaire de leur chef François Legault, ils sont persuadés que Jean Charest déclenchera des élections au printemps afin d'éviter d'être éclaboussé par la commission Charbonneau.
Les audiences publiques de la commission portant sur la collusion et la corruption débuteront au printemps par le témoignage d'experts. Ils exposeront le cadre législatif de l'univers de la construction. Rien de compromettant à ce moment-là.
La partie plus sensible de l'opération débutera en septembre «avec l'audition de témoins oculaires», a confirmé au Soleil Sylvain Lussier, le procureur en chef de la commission Charbonneau.
C'est pourquoi Jean Charest voudra passer avant ce moment, soutiennent les proches de la Coalition avenir Québec (CAQ).
Tous les partis politiques travaillent déjà sur le scénario du printemps. Car, qu'ils y croient ou non, ils n'ont pas le choix de s'y préparer. «Au cas où...»
La CAQ annoncera bientôt une série de candidatures en vue des prochaines élections. Le Parti québécois aussi. Le Parti libéral du Québec est également prêt à enclencher le processus menant aux assemblées d'investiture. Québec solidaire également.
Mais attention
Ce n'est pas parce que les libéraux et les autres chauffent les moteurs qu'il y aura nécessairement des élections générales au printemps, insiste un organisateur libéral. «Une machine électorale, tu peux rouler ça à 2000 tours/minute très, très longtemps avant de la monter à 8000 tours.»
LE POUR ET LE CONTRE DE TROIS SCÉNARIOS
>> 1- Printemps 2012
Un libéral notoire est convaincu que Jean Charest convoquera les Québécois aux urnes en avril ou en mai, après la présentation du prochain budget du ministre des Finances, Raymond Bachand.
Il prévoit que le grand livre des comptes publics sera «sobre». Le budget 2012-2013 confirmera le retour à l'équilibre budgétaire l'an prochain.
«Il reconduira 99,9 % des dépenses et des revenus. Il contiendra quelques mesures cosmétiques, mais très peu.
Il montrera surtout que le gouvernement gère bien les dépenses et qu'on sera en avance sur nos prévisions.» Quelques projets de loi de mise en oeuvre pourraient être déposés dans la foulée.
Ce libéral estime aussi que l'Unité permanente anticorruption procédera sans doute bientôt à des arrestations - ce qui ne gâcherait rien.
Tels sont les éléments qui permettront au gouvernement de gagner quelques points à très brève échéance et au premier ministre de déclencher des élections dès le printemps, avance-t-il.
Pour lui, la question ne se pose même pas : Jean Charest doit se lancer avant le passage des témoins oculaires à la commission Charbonneau, en septembre.
«Même si le PQ et Legault étaient écorchés par des témoignages, c'est évident qu'il ne pourra y avoir aucune bonne nouvelle pour nous là-dedans, ne serait-ce que sur le plan des apparences.»
Les libéraux partisans de la thèse printanière font valoir d'autres arguments. Celui-ci, entre autres : Jean Charest ne pourra retenir indéfiniment des ministres «tannés», comme Norman MacMillan et Michelle Courchesne; ou des députés qui veulent passer à autre chose, comme Yvon Marcoux et Vincent Auclair.
Pour eux, une seule chose pourrait les dédire : une course à la direction au Parti québécois...
«Ou un départ de Jean Charest», persifle un stratège péquiste.
>> 2- La rentrée d'automne
Les audiences de la commission en septembre apparaissent comme un immense drapeau rouge sur le terrain électoral que scrute le premier ministre. C'est l'éléphant dans la pièce. Celui que tout le monde voit.
Mais il existe d'autres drapeaux rouges. Les 39 % d'intentions de vote de François Legault, par exemple. Et, plus encore, le taux d'insatisfaction à l'égard du gouvernement. Il paraît vissé à 74 %.
«Jean Charest n'est pas suicidaire. Il n'ira pas en élections ce printemps. Pas avec les chiffres qu'il voit, voyons! Il ne peut pas partir avec seulement 14 % d'appuis chez les francophones. C'est impossible.»
Ce péquiste ne voit pas d'élections générales avant la fin août ou le début septembre. Il rappelle qu'un gouvernement gagne traditionnellement quelques points durant l'été. Cela a été le cas l'été dernier. Mais le rapport Duchesneau sur la collusion dans l'industrie de la construction est venu tout jeter par terre.
Pour ce conseiller politique, la première vraie fenêtre de Jean Charest pourrait s'ouvrir vers la fin août. Un scénario qui rejoint l'opinion d'un autre stratège - libéral celui-là -, lequel martèle que son chef a besoin de temps. «Legault est trop haut et nous trop bas. Ça ne se corrige pas en quelques semaines.»
Ce péquiste et ce libéral ont l'espoir que le temps joue contre le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ). Pour eux, François Legault aurait déjà fait le plein de points. À partir de maintenant, il ne pourrait qu'en perdre.
«Et Dieu sait que Jean Charest est capable de démolir un adversaire si on lui en laisse le temps!» laisse tomber l'un des deux apparatchiks. «Il l'a démontré avec Mario Dumont.»
L'élection partielle dans Argenteuil, qui devra être tenue au plus tard le 15 mai, n'est pas un facteur majeur. «Tu ne déclenches pas une élection générale pour éviter une partielle!»
Autre argument des tenants d'un scrutin à la rentrée d'automne - corollaire des précédents : Jean Charest ne peut pas déclencher des élections avec un Parti québécois (PQ) aussi faible.
Il a besoin d'un PQ plus fort. En d'autres mots, d'une division du vote «pour se faufiler» entre les partis d'opposition. «Il faut que le PQ remonte et qu'il concurrence la CAQ.» Pour cela aussi, il faudrait plus de temps.
Et la commission Charbonneau, là-dedans? Eux notent que des élections tôt en septembre permettraient de passer avant les premiers témoins oculaires... Des élections générales ont déjà été tenues aussi tôt que le 12 septembre. C'était en 1994.
Pour l'un des stratèges interrogés, une date d'élections en juin - «le plus tard possible en juin», s'entend - apporterait à peu près les mêmes bénéfices qu'un scrutin au début de septembre.
>> 3- En 2013?
Un autre péquiste appelle à un peu de «réalisme». «Est-ce que quelqu'un croit vraiment que les libéraux iront en élections avec des sondages qui les envoient à la boucherie? Ils vont attendre. Pour les stratèges libéraux, l'effet de la commission a déjà été pris en compte par l'opinion publique. La décote américaine n'a pas fait plonger les Bourses. Elle avait été anticipée. Elles étaient tombées avant», illustre-t-il. Les dégâts potentiels de la commission Charbonneau auraient donc déjà été pris en compte, selon lui. «Ils vont attendre et ils peuvent attendre longtemps. Si j'avais un pari à faire aujourd'hui, ce serait 2013», confie ce proche de Pauline Marois.
«Un pari.» Le même mot qu'a employé le politologue Jean-Herman Guay. Il faut préciser que cet interlocuteur péquiste parie aussi sur le départ de Jean Charest, malgré les dénégations de ce dernier.
Un autre libéral n'exclut pas le scénario de 2013. Il laisse entendre que la commission peut ne pas représenter un si gros risque pour la suite des choses. Mais ils sont bien les deux seuls dans leur camp. «On pourrait se faire accuser d'étirer la sauce si on attendait jusqu'en 2013. La fenêtre de l'automne 2012 est la plus reculée. Je pense qu'on sera en élections cette année», insiste un autre libéral.
«S'ils attendaient 2013, les libéraux vivraient un déferlement à la période des questions avec la commission Charbonneau», opine un péquiste. Comme la plupart des interviewés, il rejette ce scénario.
Que disent les politiciens?
«Le premier ministre travaille fort pour ouvrir une fenêtre; n'importe laquelle, évalue un libéral. Le Plan Nord est son pied-de-biche. Mais quand tu regardes les taux d'insatisfaction... À plus de 70 %, ce n'est pas évident.»
«Dans le contexte actuel, il faudrait moins de 60 % d'insatisfaits pour avoir une chance. Tu n'as pas une campagne facile avec ça, mais ça prend au moins ça. Sinon, tu peux essayer de partir..., mais tu ne sauras pas trop pour où.»
Qu'en dit le principal intéressé, Jean Charest lui-même? Il demeure sibyllin. «Lorsque nous arriverons à la conclusion que les Québécois doivent donner un nouveau mandat au gouvernement, bien, on ira en élections.»
«Sincèrement, le fait que M. Charest ait mis en place la commission d'enquête publique à reculons me fait dire qu'on va avoir des élections très rapides en 2012», a répété deux fois plutôt qu'une François Legault récemment.
La chef de l'opposition officielle, Pauline Marois, élude la question. «Vous savez que, nous, au Parti québécois, nous proposons des élections à date fixe pour éviter qu'on soit l'otage d'une décision prise par un premier ministre en fonction de ses intérêts plutôt que ceux de la population.»
Cette proposition d'élections à date fixe est aussi portée par Québec solidaire et par (feu?) l'Action démocratique du Québec. Mario Dumont avait déposé un projet de loi ad hoc en 2004.
Le solidaire Amir Khadir a déjà noté que «même Stephen Harper» a fait adopter une loi sur les élections à date fixe. Le prochain scrutin fédéral se tiendra le 19 octobre 2015.
S'il y a une chose à retenir, c'est que Jean Charest ne pourra compter que sur son flair politique. À l'instar des interlocuteurs du Soleil, ses conseillers attacheront une liste de «pour» et une autre de «contre» à chaque scénario. Aucun stratège n'a la science infuse.
Et à écouter les uns et les autres, on comprend qu'on n'est pas et qu'on ne sera pas dans la grande stratégie politique, mais dans la tactique.