Vers une éthique collective

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Luc Bégin considère que certains élus devraient se questionner sur leur rôle social.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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<p>Camille B. Vincent</p>
Camille B. Vincent

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Québec) À l'heure où les enjeux sociétaux, économiques et environnementaux se multiplient, l'Université Laval appelle sa communauté scientifique à se décloisonner, à mettre ses forces en commun afin de mieux cerner les problématiques complexes québécoises. Le Soleil s'est penché sur cette vision interdisciplinaire de la recherche et vous la présente au fil des semaines à travers sept grands défis de société. 8e de 8.

L'éthique et la saine gouvernance : deux notions considérées comme parfois floues, parfois utopiques par le commun des mortels, particulièrement dans l'ère actuelle de cynisme généralisé. Il n'en demeure pas moins que ces deux grands concepts, étudiés par près de 200chercheurs à l'Université Laval, constituent l'élément central de tous les autres grands thèmes de recherche présentés au fil des semaines dans cette série journalistique.

Qu'il soit question de santé, de ressources naturelles, d'économie ou de culture, les problèmes d'éthique abondent, et sont maintenant partie intégrante de l'évolution de ces domaines.

À l'Université, l'Institut d'éthique appliquée (IDEA) se charge de mener des recherches en éthique, en transposant cette grande notion à des situations concrètes. «Ce n'est pas que spéculatif, l'éthique appliquée», explique Luc Bégin, directeur de l'IDEA. «On prend des problèmes qui existent.»

Le tout est réalisé à travers trois axes de recherche: éthique et santé, éthique sociale et économique, ainsi qu'éthique publique, professionnelle et organisationnelle.

Organisation sociale

Au-delà des notions de transparence et d'honnêteté de nos dirigeants, la saine gouvernance fait également référence à l'organisation sociale dans un contexte de migration. Ça inclut notamment la question des accommodements raisonnables et de la laïcité au sein de l'État.

Dans son Plan de développement de la recherche 2015-2020, l'Université Laval affirme que «l'un des grands défis du présent et de l'avenir sera d'ailleurs de penser le vivre ensemble dans un contexte de migrations qui soulève inévitablement la question du pluralisme convictionnel».

La fin du règne

Domaine de recherche: gouvernance éthique

Situation

En 1996, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publie le document L'éthique dans le service public, questions et pratiques actuelles, qui recommande aux pays membres de se doter d'une infrastructure éthique. Une réflexion s'amorce ensuite afin de déterminer ce qu'est un comportement éthique et intègre dans la fonction publique.

En 2006, le gouvernement canadien met sur pied le Commissariat aux conflits d'intérêts et à l'éthique. Quatre ans plus tard, le Québec se dote du Code d'éthique et de déontologie des membres de l'Assemblée nationale et nomme un commissaire à l'éthique et à la déontologie.

Sources: L'institutionnalisation de l'éthique gouvernementale (Yves Boisvert, 2011), Lyse Langlois (chercheuse à l'Université Laval en éthique organisationnelle), Commissariat aux conflits d'intérêts et à l'éthique et Commissaire à l'éthique et à la déontologie

***

Alors que se multiplient les reproches de nature éthique faits à nos politiciens, le chercheur Luc Bégin (photo du haut) invite les élus à se questionner sérieusement sur leur rôle social et sur ce que signifie pour eux l'exercice du pouvoir.

Aux yeux du directeur de l'Institut d'éthique appliquée de l'Université Laval, «il y a des lacunes». Pas chez tous les politiciens, bien sûr, mais chez plusieurs d'entre eux assurément.

«Il y a une compréhension du rôle très autoritariste. À partir du moment où on est élu, on fait. Donc, si je veux faire un grand ménage dans un secteur d'activité, je peux le faire à ma façon. Ça, pour moi, ça fait problème», dénonce le Dr Bégin.

«On a déjà vu des élus s'en prendre assez vertement au commissaire au lobbyisme, en lui disant carrément de se mêler de ses affaires. Moi, ça me fait problème. Ça me fait vraiment problème, parce que bien que ce soit un élu légitime, qui fait son boulot avec des orientations tout à fait acceptables, justifiables, si le commissaire au lobbyisme voit qu'il y a peut-être eu une entorse [...], la moindre des choses, c'est que le commissaire au moins enquête sur la chose.»

Il ajoute que trop d'élus et d'électeurs font l'erreur de considérer que l'éthique consiste simplement à respecter la loi. «L'éthique, pour moi, c'est vraiment une entreprise de réflexion critique» qui transcende les questions de droit.

Par ailleurs, le rapport au pouvoir aujourd'hui est beaucoup moins autoritaire qu'il ne l'a déjà été au Québec, rapporte Luc Bégin. «C'est un rapport à l'autorité, mais l'autorité est contestable. [...] On peut ne pas être d'accord, et on peut le signifier sur la place publique, ce qui était moins le cas dans le Québec d'il y a une soixantaine d'années.»

D'opacité à transparence

Le chercheur observe également que depuis le début de la commission Charbonneau, la société québécoise semble plus conscientisée à la question de la gouvernance éthique. «Elle accepte moins les déviances, les transgressions de normes.»

Une position parfois tellement intransigeante qu'elle mène même à des dérapages. «On est obnubilé par cette idée de transparence, mais, en même temps, on n'est pas toujours capable, comme public, de recevoir l'information quand [un élu] est transparent. Là, on va sauter très rapidement à des conclusions», remarque le chercheur.

«Les personnes ne sont pas désincarnées. Elles ont des amis, ont de la famille. Est-ce qu'on peut empêcher le beau-frère d'un député d'être dans tel type d'entreprise et d'obtenir un contrat si c'est tout à fait dans son expertise et qu'il y a eu un appel d'offres? [...] Est-ce qu'on doit l'empêcher systématiquement? Je ne pense pas. Mais on doit s'assurer qu'il y ait de la transparence dans la nomination des membres des comités. Si on veut de la transparence, à un moment donné, c'est le prix à payer aussi. On ne peut pas s'attendre à ce qu'un élu fasse le vide complet autour de lui.»

Aurélie Campana constate que n'importe qui peut se... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 3.0

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Aurélie Campana constate que n'importe qui peut se radicaliser afin d'en venir à utiliser la violence pour imposer ses idées.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

L'éveil d'un radicalisme

Domaine de recherche: terrorisme et radicalisation

Situation

Selon les services de renseignement américains, 20000 étrangers de 90 pays ont, à ce jour, rejoint la Syrie pour aller défendre le peuple syrien, déchiré par une guerre civile. La majorité d'entre eux ont intégré les rangs du groupe armé État islamique (EI).

Au Canada, le Service canadien du renseignement de sécurité suppose que plus d'une centaine de Canadiens sont aujourd'hui en Syrie.

Six jeunes Québécois, quatre garçons et deux filles, ont d'ailleurs atteint la Turquie en janvier. Les autorités canadiennes les soupçonnent d'avoir ensuite rejoint l'un des groupes à l'origine des massacres commis actuellement en Syrie, comme l'EI ou le Front Al-Nosra.

Sources: Agence France-Presse, Aurélie Campana et La Presse

***

Aurélie Campana est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme. Son premier constat sur le processus de radicalisation : il n'y a pas de profil type. Pratiquement n'importe qui peut en venir à la radicalisation.

«On n'est pas capable de dire que tel individu va se radicaliser, ou que tel individu va passer à la violence», indique la chercheuse.

Par radicalisation, on entend le processus par lequel un individu s'approprie les idées d'un groupe extrémiste et, parfois, en vient à utiliser la violence au nom de ces idées radicales.

Pas de profil type, donc, mais tout de même «un certain nombre de mécanismes que l'on peut observer chez les individus qui passent à la violence ou qui ont l'intention de rejoindre un groupe violent», ajoute-t-elle.

Parmi ces mécanismes, mentionnons la recherche d'une identité, un sentiment d'aliénation dans la société, une rupture familiale ou des difficultés à l'école.

«Ce qu'on remarque, c'est le besoin d'appartenance à un groupe», souligne la Dre Campana. «Souvent, ces jeunes vont trouver dans un groupe, peu importe l'orientation idéologique de ce groupe, une nouvelle famille, une nouvelle identité à laquelle se raccrocher.»

Mais comment ces individus vulnérables en viennent-ils à s'approprier les idées radicales d'un groupe extrémiste donné, comme celles du groupe armé État islamique par exemple?

«Souvent, c'est une rencontre avec quelqu'un de son entourage, ou pas du tout. Ou alors, des fréquentations virtuelles sur Internet», répond Aurélie Campana.

«Si vous mettez sur votre statut Facebook que vous ne comprenez pas pourquoi les gouvernements occidentaux n'interviennent pas en Syrie, que vous estimez qu'une crise humanitaire d'ampleur est en train de se dérouler en Syrie, qu'il faut protéger les femmes et les enfants, Facebook va vous proposer des amis. Et parmi ces amis, il y a des gens qui se réclament de l'État islamique. À partir de là, plus vous allez exprimer de la compassion, plus vous allez attirer l'attention de ces recruteurs potentiels.»

Prévention

Dans le cas précis de la menace djihadiste qui prend de l'ampleur, les gouvernements actuels sont en réaction. «Le réflexe, constate la DreCampana, c'est d'avoir recours à l'outil répression et surveillance. Le problème, c'est que la surveillance à grande échelle - comme le projet de loi C-51 -, ça ne sert pas à grand-chose. Toutes les études l'ont montré. [...] Pour attraper un petit poisson, il faut drainer tout le fond de l'océan. Mais le petit poisson, il peut passer à travers les mailles du filet aussi.»

D'où l'importance de mettre en place des mesures de prévention, conclut-elle.

Ça inclut notamment des ressources mises à la disposition des familles et des proches qui sont confrontés directement à ce type de situation et qui, trop souvent, ne le savent même pas.

«Les recruteurs essaient de convaincre le jeune qu'il doit à tout prix dissimuler son nouvel engagement. Il y a des familles qui voient bien que des changements s'opèrent [...], mais comment faire la distinction entre quelqu'un qui se radicalise et qui va se rendre en Syrie pour commettre un acte violent, puis un jeune qui traverse sa crise d'adolescence? C'est pas évident, et les signes ne sont pas si avant-coureurs que ça.»

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