Pour ne pas perdre le Nord

Les chercheuses Mélanie Lemire et Gina Muckle s'intéressent... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Les chercheuses Mélanie Lemire et Gina Muckle s'intéressent notamment aux conséquences de l'exposition prénatale aux contaminants, dont le mercure, retrouvés dans l'alimentation traditionnelle des Inuits.

Le Soleil, Patrice Laroche

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<p>Camille B. Vincent</p>
Camille B. Vincent

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Québec) La recherche portant sur le Nord est assurément «une des grandes, grandes forces de l'Université Laval», selon Lucie Girard, directrice du bureau de la recherche et de la création à l'Université. À tel point que les 140 chercheurs qui s'y intéressent ont fait de l'Université Laval une «plaque tournante» internationale sur la question, souligne Denis Brière, recteur de l'institution.


Ce type de recherche englobe le développement de matériaux et de technologies adaptés aux infrastructures nordiques, ainsi que la surveillance des milieux marins, pilotée par le chercheur Marcel Babin, titulaire de la Chaire d'excellence en recherche du Canada sur la télédétection de la nouvelle frontière arctique du Canada.

Le tout s'inscrit dans un contexte de réchauffement climatique, contexte qui rend incontournable la surveillance de la biodiversité marine dans le Nord.

À noter qu'obtenue à la suite d'un concours extrêmement compétitif, la chaire d'excellence en recherche du Canada octroie 10 millions $ répartis sur sept ans pour mener à bien un projet ambitieux nécessitant une logistique complexe.

La recherche nordique inclut également l'étude portant sur la culture, la santé et les droits des autochtones. En ce sens, l'Université Laval s'est récemment associée à l'Université McGill et l'Institut national en recherche scientifique pour créer l'Institut nordique du Québec (INQ), dont le rôle est de fournir une expertise traditionnelle, scientifique et technique indispensable pour le développement du Nord québécois. L'INQ a été mis sur pied en 2014 dans la foulée de la nouvelle mouture du Plan Nord.

Inuites d'adoption

>> Domaine de recherche: Santé des Inuits du Québec

Situation:

  • En 2011, on comptait près de 11 000 Inuits au Nunavik, ce vaste territoire québécois situé au nord du 55e parallèle. Cela représente 18 % de la population inuite totale au Canada à ce moment.
  • Actuellement, la moitié des familles inuites du Nunavik souffrent d'insécurité alimentaire.

Sources : gouvernement du Québec, Statistique Canada, Gina Muckle et Institut national de santé publique du Québec

«Je suis un peu tannée de constater que les préjugés persistent quant à la perception qu'a la population québécoise et canadienne de la situation des autochtones. Je voyage au Nord depuis plus de 20 ans, et quand je reviens, je me dis toujours : "Si j'avais à vivre dans les mêmes situations, je serais probablement bien pire qu'eux au niveau de mes habitudes de vie et de ma santé mentale."»

Ce sont les propos de Gina Muckle, professeure à l'École de psychologie de l'Université Laval et spécialiste des déterminants prénataux et familiaux du développement de l'enfant inuit.

Il y a 20 ans maintenant, elle a mis sur pied une grande étude longitudinale grâce au recrutement de plusieurs centaines de femmes enceintes, afin d'étudier les liens entre l'exposition prénatale aux contaminants de l'environnement retrouvés dans l'alimentation traditionnelle des Inuits - le mercure, le plomb et les BPC (biphényles polychlorés) principalement - et le développement de l'enfant, de l'âge préscolaire jusqu'à la vie adulte.

«Une cohorte assez novatrice et originale, assure la chercheuse, parce que dans le monde, il n'y en a pas d'autres études longitudinales réalisées auprès de peuples autochtones nordiques qui durent depuis une aussi longue période de temps.» 

Cette longue étude longitudinale a notamment permis d'établir un lien entre l'exposition prénatale au mercure et le quotient intellectuel de l'enfant. «Chez les enfants les plus exposés, ils sont trois fois plus nombreux à avoir des performances aux échelles d'intelligence qui les situent au niveau de la déficience légère», rapporte la Dre Muckle. Ça représente «des effets suffisamment importants pour entraver le cours normal des apprentissages en milieu scolaire», ajoute-t-elle. Il est notamment question de comportements de type hyperactif et compulsif.

Très récente, cette découverte a d'ailleurs fait l'objet d'un article publié il y a moins d'un moins dans National Geographic.

Gina Muckle se fait toutefois prudente : «On ne peut pas juste dire : "Diminuez votre consommation d'aliments traditionnels, alors que les gens ont de la difficulté à arriver financièrement, et que 50 % des familles souffrent d'insécurité alimentaire."»

Même son de cloche de la part de la jeune chercheuse Mélanie Lemire, qui dit vouloir faire de la «science au service des communautés».

Risques et bénéfices

Elle travaille notamment à comprendre la balance complexe entre les bénéfices et les risques de l'alimentation traditionnelle au Nunavik. Car au-delà des contaminants, les aliments traditionnels contiennent également des éléments très bons pour la santé, dont les oméga-3 et le sélénium, qui pourraient contribuer à contrebalancer les effets du mercure.

«Entre manger des aliments avec un petit peu de mercure et plein de bonnes choses, ou manger une pizza pleine de cochonneries, qu'est-ce qui est pire?» demande la Dre Lemire, qui a eu un coup de coeur pour les communautés inuites du Nord-du-Québec lors de ses études postdoctorales, qu'elle faisait sous la direction du chercheur Éric Dewailly, décédé il y a moins d'un an dans un éboulis à l'île de la Réunion.

«Éric et moi, on avait ben du fun. Ça a été dur de le voir partir», confie Mélanie Lemire, la larme à l'oeil.

Nul doute toutefois qu'elle a su perpétuer la mémoire du Dr Dewailly dans ses recherches, à travers le «profond respect pour les communautés et le désir de comprendre les connaissances traditionnelles» qu'il avait.

«J'ai besoin de créativité, c'est ça qui me nourrit, et lui aussi était comme ça», conclut-elle. 

Le chercheur Marcel Babin est titulaire de la... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 3.0

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Le chercheur Marcel Babin est titulaire de la Chaire d'excellence en recherche du Canada sur la télédétection de la nouvelle frontière arctique, qui lui octroie 10 millions $ sur sept ans pour mener à bien un projet de recherche ambitieux en Arctique. 

Le Soleil, Erick Labbé

Océan Arctique: une eau de vie

>> Domaine de recherche: Optique marine et télédétection

Situation: 

  • Selon le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, la température moyenne à la surface de la planète pourrait avoir augmenté de 4,8 °C en 2100 par rapport à la période 1986-2005, si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent à leur rythme actuel. À ce moment, le niveau des océans pourrait s'être élevé de quasiment un mètre.
  • Depuis 1979, la banquise de l'Arctique a diminué d'environ 40 % en étendue.

Sources : Marcel Babin et Le Monde 

Il y a une quinzaine d'années à peine, les effets du réchauffement climatique à l'échelle planétaire demeuraient théoriques. Aujourd'hui, le chercheur Marcel Babin les observe quotidiennement, à travers l'évolution des écosystèmes marins en Arctique.

De manière générale, chaque printemps est caractérisé par une explosion de biomasse dans les océans, ce qui permet de nourrir tous les échelons de la chaîne trophique. Cette explosion correspond à l'allongement des jours et à l'augmentation de la quantité de nutriments disponibles.

«Dans l'océan, c'est comme sur la terre», fait remarquer le Dr Babin.

Actuellement, cette «floraison printanière» est affectée par le réchauffement climatique, qui provoque la fonte plus rapide et le gel plus tardif de la banquise arctique.

En Arctique, «cette floraison démarre plus tôt, et on peut l'observer plus au nord qu'avant», indique le chercheur.

Deuxième floraison

Il mentionne également une découverte récemment réalisée par un de ses étudiants au doctorat, Mathieu Ardyna, qui concerne l'apparition d'une deuxième floraison - cette fois automnale - dans plusieurs zones de l'Arctique. 

Ce type de floraison n'était généralement pas observé dans les écosystèmes du Nord, la glace se reformant trop tôt pour permettre ce genre de phénomène.

L'étude de Mathieu Ardyna a été publiée dans Geophysical Research Letters, et a fait partie des 10 découvertes de l'année 2014 de Québec Science, précise avec fierté Marcel Babin.

Mais est-ce que cette évolution des écosystèmes marins en Arctique - en ce qui a trait aux floraisons printanière et automnale - est mauvaise en soi?

«Je ne peux pas donner un avis, parce que ce n'est pas scientifique», répond le Dr Babin. «Nous, ce qu'on veut, c'est mieux connaître cet environnement et son fonctionnement.»

Il ajoute toutefois un bémol : «Aujourd'hui, on voit en temps réel l'impact des changements climatiques sur l'environnement. Et dans la mesure où on ne sait pas où ça va nous amener, ce serait une bonne idée de les freiner.»

À ses yeux, freiner le réchauffement climatique relève du principe de précaution. «Moi, ce que j'aimerais, c'est que la population devienne sensible à ce principe de précaution sans qu'on ait à lui annoncer des catastrophes et à tourner des films à Hollywood... Mais visiblement, il faut le faire, il y a juste ça qui marche.»

«C'est que du bon sens que de soigner l'environnement dans lequel on vit. C'est normal. On ne peut pas vivre dans ses déchets.»

Pour étudier les écosystèmes marins en Arctique, l'équipe de Marcel Babin utilise la télédétection, qui permet d'estimer la concentration de phytoplancton - qui constitue 90 % de la biomasse végétale des océans - à partir d'images satellitaires. 

Et puisque cette technique permet une couverture entière de la planète tous les jours, le suivi dans le temps est très précis.

Un autre avantage de la télédétection, «c'est qu'on peut travailler sur tout l'Arctique, ce que les gens font rarement, ou jamais, quand ils travaillent sur place», précise Marcel Babin.

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