D'abord, par contre, il faut vous déguiser. En personnage de manga, de Hunger Games, de Resident Evil ou de n'importe quel jeu vidéo, film ou émission, pourvu que vous n'ayez pas l'air de vous-mêmes.
Ensuite, vous devez entrer par la porte 3 et monter au troisième étage jusqu'au carrefour situé entre le La Baie, le Moores et la boutique L'Imaginaire. Et là, parmi la horde de cosplayeurs qui sautillent sur un tube dance japonais, il vous suffit de demander un câlin et votre voeu sera exaucé, souvent par plusieurs paires de bras en même temps.
Dans les cosplays - une sous-culture japonaise qui consiste à jouer le rôle d'un personnage fantastique en imitant son costume et, si possible, son comportement -, c'est la coutume: on s'enlace à volonté, à deux ou à plusieurs, parfois en émettant une sorte de gloussement de bonheur.
«Je suis facile d'approche, mais je n'aime pas approcher les gens, j'ai peur d'être rejetée, dit Andréanne Théberge-Dupuis, 18 ans, de Québec, déguisée en élève de Gryffondor, la maison d'Harry Potter à Poudlard. Mais ce soir, j'ai reçu 15 colleux.»
300 participants
Nous sommes le samedi 8 septembre, il est environ 22h, et sous les lumières vives de ce centre commercial de Sainte-Foy, quelque 300 personnes participent à cette «convention» de cosplay organisée par la boutique L'Imaginaire.
Dans la foule, il y a bien une poignée d'ados, d'enfants et de parents. Mais la majorité des gens ici ont entre 18 à 25 ans et, oui, sont parfaitement à jeun. «On n'a pas besoin de drogue ou d'alcool pour se faire du fun», dit Marjorie Parent, alias Yokomarjo.
Marjorie a 22 ans. La semaine, elle étudie en enseignement primaire à l'Université Laval, fait l'aller-retour quotidien entre Québec et Pont-Rouge - où elle habite chez ses parents - et porte la plupart du temps des jeans et un chandail.
Mais les soirs de cosplay, elle enfile entre autres une longue robe bleu poudre, un tablier blanc, une perruque dorée et se transforme en Yokomarjo, héroïne québéco-nipponne et membre du Team Incognito, un groupe de quatre cosplayeuses de la région de Québec auquel se greffent plusieurs amies.
En avril, Marjorie a écrit un post sur sa page Facebook qui a fait un tabac chez les amateurs de cosplay québécois : «Chaque cosplayeur que vous rencontrez est une victoire sur la réalité.»
À la porte 3 de Laurier, où discutent le Team Incognito et Cie après la soirée, tout le monde est d'accord. Les cosplayeurs, m'explique-t-on, se font un devoir d'être indifférents aux critères de réussite et d'apparence qui influencent les relations sociales dans le monde réel.
Ce soir, par exemple, Jamy Guertin, 21 ans, un filiforme jeune homme de Shawinigan, est accoutré dans une tenue de style «rococo néovictorien» et porte une longue perruque lisse. Son apparence androgyne n'est trahie que par sa barbe clairsemée. «Je n'ai pas le choix de la garder, dit-il. Je fais Tony Stark la semaine prochaine.»
Dans les cosplays, Jamy peut développer des amitiés tout en explorant sa virilité. Et dans ce royaume féminin - où il y a environ sept filles pour trois gars, selon son estimation-, il pourrait même se faire une blonde.
Il sait toutefois que la plupart des cosplayeuses ne fréquentent pas les «conventions» pour séduire. Ces rencontres costumées sont plutôt une «façon de retrouver son coeur d'enfant», un «moment d'insouciance où on ne nous demande pas d'être de notre âge», explique Andréanne.
Comme la drogue et l'alcool, le sexe reste à la porte dans ces sages et chastes soirées. Celles qui portent des costumes de manga trop aguichants se font d'ailleurs surnommer «les cossluts» (putes costumées). L'hypersexualisation des jeunes femmes n'est pas un mythe et tant mieux si les cosplays peuvent en être épargnés, s'accordent à dire les membres du Team Incognito et leurs amies, qui dégustent maintenant une poutine ou une crème glacée de fin de soirée au Flash-Café de Place de la Cité.
Pub sexiste
Autour de la table, les filles se moquent par exemple d'une récente pub du gel douche Axe qui compare les types de femmes. Étrangement, l'«intello» et la «sportive» portent des shorts de la même longueur.
«Des fois, j'ai l'impression que la femme n'est là que pour accomplir le désir sexuel des hommes, déplore Marjorie. Mais quand tu as un discours féministe comme ça, tu passes pour une boutch frustrée.»
Marjorie et ses amies le confessent: elles se sentent plus à l'aise dans un bal costumé fantastique que dans une discothèque comme le Liquor Store voisin, parmi les jeunes ordinaires, les pitounes et les douchebags.
Cette réticence n'est peut-être pas toujours fondée, mais elle émane d'un sentiment d'inadéquation et d'une peur du rejet bien réels qui remontent, pour plusieurs d'entre elles, à l'enfance et à l'adolescence.
«Levez la main celles qui se sont fait intimider», dit Marjorie.
Elles lèvent toutes la main, me jurant qu'on ne parle pas ici de se faire traiter de conne ou de pétasse une fois. «Ça m'a pris huit ans avant de m'en remettre», laisse tomber Andréanne.
Flavie Robitaille-Dion, 22 ans, qui a emprunté ce soir la robe et les lulus de Sakura chasseuse de cartes, raconte qu'en première secondaire, ses meilleures amies avaient glissé dans son casier une lettre qu'elles avaient toutes signée et qui l'excluait du groupe parce qu'elle était, notamment, trop timide.
«Je ne sais pas si elles peuvent oublier ça, dit-elle. Mais moi, je ne peux pas.»
Refuge salvateur
Pour Flavie et les autres, le cosplay est devenu un refuge salvateur. Aujourd'hui, elles n'hésitent pas à revendiquer leur marginalité et à incarner leurs rêves héroïques le temps d'une intense séance de câlinage.
Cindy Vaillancourt, 19 ans, alias Gaara Sexy No Jutsu Naruto, insiste: on peut être fou de jeux vidéo et de mangas sans passer sa vie dans un monde virtuel.
«Je me considère comme une geek, et pourtant, je socialise. C'est ça le tabou qu'il faut briser.»