Le Phénix loge au sous-sol du Vieux Saint-Georges, le plus célèbre bar de la ville. Du jeudi au samedi, des centaines de jeunes d'un peu partout dans la région font le pèlerinage pour prendre une bière ou un rhum dans ce parlement de la jeunesse beauceronne.
Jarod Aubé, un gars dans la trentaine comme moi, que j'ai rencontré quelques heures plus tôt, a accepté de jouer mon entremetteur pour la soirée.
«Moreau, sti!» lance-t-il en voyant son vieux chum Alexandre Moreau, 24 ans. Ça fait longtemps qu'ils se sont vus. Alexandre étudie à l'Université d'Ottawa en science politique et en administration publique et il est revenu pour l'été à Saint-Georges, où ses parents habitent.
Quand il a quelques verres dans le nez, Alexandre, qui aime prêcher les idées de la droite économique, ne demande pas mieux que de s'obstiner sur les mérites de l'État-providence.
Idéologiquement, il se situe très proche du champion libertarien et député de Beauce Maxime Bernier. Il admire Ron Paul, lit Milton Friedman dans ses temps libres et croit à la supériorité du libre marché.
«Le libertarisme, c'est la meilleure des utopies», me confie-t-il, pas du tout embêté de s'adonner à la haute voltige intellectuelle pendant qu'on entend derrière le rappeur Flo Rida chanter : «Can you blow my whistle, baby? Whistle, baby, let me know.»
Assis au bar, Gabriel Roy, 20 ans, de Beauceville, se porte parfois volontaire pour ferrailler avec Alexandre. Gabriel est de centre gauche et ne croit pas, comme son ami, que les garderies à 7 $, par exemple, sont une scandaleuse largesse étatique.
D'ailleurs, il ne se reconnaît pas dans le conservatisme de sa région et estime que, même si la bureaucratie en mène trop large au Québec, l'État fait bien d'intervenir dans plusieurs domaines, notamment en santé.
Mais, en cette fin août, Gabriel est moins préoccupé par les débats gauche-droite que par son retour à Québec. Il étudie à l'Université Laval en kinésiologie et il espère récolter une série de A + pour pouvoir entrer en médecine en septembre prochain.
Il voudrait suivre les traces de sa mère, Linda Fillion, omnipraticienne à la Coop Santé Robert-Cliche à Beauceville. «Je veux travailler dans le milieu où j'ai grandi et pouvoir redonner à ma communauté», explique-t-il.
Par contre, il ne se voit pas passer sa vie dans cette ville à 85 km au sud de Québec. Idéalement, il voudrait habiter plus près de la capitale. Peut-être à Sainte-Marie.
«Ma vie rêvée, ce serait de ne pas délaisser la campagne au complet, alors probablement que je m'installerais en banlieue pour avoir un mélange des deux.»
La banlieue, avec un bungalow, une femme, des enfants et, pourquoi pas, un chien. Gabriel se fiche que son amie, Marie-Pascale Roy, 20 ans, trouve ça un peu cliché.
Marie-Pascale aussi a grandi à Beauceville, où elle a connu Gabriel au primaire. Mais aujourd'hui, elle se sent un peu extraterrestre dans son patelin.
Elle voudrait déménager en ville, à Montréal ou à Québec, où elle voudrait voir pousser ses enfants. «J'ai été élevée dans le fond d'un rang où il n'y a personne, il n'y a rien, et tu es loin de tout, tout le temps, et j'aimerais leur donner la chance que je n'ai pas eue.»
En fait, Marie-Pascale a déjà quitté la Beauce il y a un peu plus d'un an pour voyager au Canada anglais et tâter la psychologie à l'UQAM. Au bercail pour deux mois avant de partir pour la Nouvelle-Écosse, elle retourne machinalement au Vieux Saint-Georges, même si elle se demande chaque fois un peu ce qu'elle fait là.
Dans ce bar, rares sont les Beaucerons anonymes. Qu'on vienne de Saint-Georges, de Frampton ou de Saint-Éphrem, il y a toujours quelqu'un qui sait qui vous êtes sur la piste de danse. Et c'est précisément ce qui énerve Marie-Pascale.
«En ville, tu es plus libre, tu peux faire ce que tu veux, personne ne sait qui t'es dans la rue», dit-elle.
Samuel Bibeau, appelons-le comme ça, ne s'embarrasse pas du déficit d'anonymat. Au contraire, c'est ce qui le garde à Saint-Georges. Après une rupture avec sa blonde, il a passé «45 jours sur la brosse» et il n'aurait pas pu s'en remettre si ses vieux potes n'avaient pas été là. «Pourquoi je partirais?» dit-il.
On m'indiquera plus tard dans la soirée que Samuel est un vendeur de dope. Ce qui explique sans doute pourquoi il peut diluer son chagrin dans le rhum, même s'il ne travaille pas depuis un bout de temps.
Un petit coup de réalité
En Beauce, le déclin de l'industrie manufacturière et des «shops de bois» liées à la foresterie a donné un coup de réalité aux jeunes qui croyaient pouvoir gagner 15 $ de l'heure sans étudier. Ceux qui n'ont pas de diplôme ont plus de mal à se trouver un emploi manuel et doivent souvent se tourner vers le secteur des services à plus petit salaire.
Jarod, lui, a dû se réorienter il y a environ un an quand le cours du bois a chuté et que ses heures ont dégringolé. Il s'estime heureux d'avoir trouvé une bonne job dans un magasin de meuble à Saint-Georges et d'avoir encore les moyens se payer un billet pour Skrillex sur les plaines d'Abraham.
À 30 ans, il a presque autant envie de sortir qu'il y a 10 ans. À l'époque, le nightlife à Saint-Gédéon se divisait surtout entre le bar local et les stationnements du village, où les jeunes fumaient de l'huile de pot et faisaient des shows de boucane. Certains diront que ça n'a pas vraiment changé, sauf pour la percée de la peanut - de la méthamphétamine bon marché que les jeunes gobent à profusion.
Mais aujourd'hui, Jarod n'est plus obligé de s'abonner au défunt after-hour Le Terminal, à Québec, pour danser toute la nuit. Il peut régulièrement s'éclater dans les soirées électro en Beauce.
Dans la foulée ChummyFest, que son ami Olivier Labonté, alias Dj Oliverz Style, a lancé à Saint-Gédéon, la scène électro beauceronne bouillonne aujourd'hui. Au moins une fois par mois, un rave s'organise dans une municipalité comme Saint-Victor, par exemple, dont l'aréna a accueilli le 25 août des centaines de jeunes danseurs pour le White Sensation.
Sinon, pour les pèlerinages éthyliques du jeudi soir, il y aura toujours le Vieux Saint-Georges.