Gaspé: un coin de terre au bout du monde

Au premier plan, Florian Bénard, 24 ans, et... (Photo collaboration spéciale, Geneviève Gélinas)

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Au premier plan, Florian Bénard, 24 ans, et des membres de son équipe de frisbee

Photo collaboration spéciale, Geneviève Gélinas

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Qui sont les jeunes?

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Qui sont les jeunes?

Le conflit étudiant à braqué les regards sur la jeunesse. Le Soleil a voulu aller au-delà des clichés. Qui sont vraiment les jeunes? Un sondage et des reportages sur le terrain, de Sept-îles à Québec en passant par Gaspé et Saint-Georges de Beauce. »

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil

(Gaspé) Pour l'instant, il n'y a que des arbres. Des épinettes, des trembles et un grand bouleau blanc que Florian Bénard a promis à sa blonde de ne pas abattre.

C'est ici, dans un boisé peinard entre la plage d'Haldimand et une route secondaire, que ce jeune homme de 24 ans va défricher son terrain et bâtir sa première maison.

À certains égards, le paysage environnant ressemble à celui de l'île de La Réunion, qu'il a quittée il y a six ans pour la péninsule gaspésienne. La mer, les plages, les falaises et cette impression que la nature regarde les hommes de haut, il les retrouve ici.

Bien sûr, la comparaison s'arrête à peu près là. Avec sa peau chocolatée, Florian peut difficilement se fondre dans une foule à Gaspé. Et ceux qui ont séjourné l'hiver ici savent que nous sommes aux antipodes d'un climat tropical.

«Mais j'aime mieux vivre dans la neige ici que dans la sloche à Montréal ou à Québec», dit le Gaspésien d'adoption, qui travaille dans la rénovation.

Pour Gaspé, qui mène un perpétuel combat contre l'exode de ses jeunes, Florian est une victoire. Il incarne le nouveau visage de la jeunesse, celle qui comble les départs des Gaspésiens dans la fleur de l'âge.

Car à «Gaspeg» - qui veut dire le «bout des terres» en micmac - s'il y a une question qui préoccupe tous les jeunes de 18 à 25 ans, c'est bien celle-là: partir ou rester?

L'exemple est flagrant en ce mardi soir frisquet de la fin août. Sur le terrain de sport de l'école secondaire du centre-ville de Gaspé, bon nombre de joueurs de la ligue d'ultimate Frisbee dont fait partie Florian partiront pour la ville dans les prochains jours.

Parmi eux, Max Deck-Léger, 21 ans, s'en va à l'Université Laval pour entamer un bac en géologie. Il se plaît bien parmi les siens dans sa ville natale et ne tient pas particulièrement à aller vivre à neuf heures de route de chez lui. Mais Gaspé n'a pas d'université.

«S'il y a de la job ici, je vais revenir», dit Max.

Kimberly Morin-Coulombe, 21 ans, va s'ennuyer de sa famille, de ses amis et de la majestueuse baie de Gaspé. Mais elle ne pense pas faire sa vie ici. Elle étudie à l'Université McGill en génie civil, loge sur le Plateau-Mont-Royal et se gave de culture dans la métropole. Bientôt, elle part à Hong Kong pour un stage de quatre mois. «Gaspé, ça peut être ordinaire assez vite, dit-elle. J'ai besoin de voir autre chose.»

Le centre-ville de Gaspé est minuscule. Rue de la Reine - la «main» -, il y a bien une brûlerie et une poignée de restos qui permettent d'échapper au Tim Hortons de la rue Adams, mais on raye la liste assez vite.

Le nightlife se partage entre quatre ou cinq bars. Et lorsqu'on se promène sur la main en début de cette semaine, il faut presque marcher sur la pointe des pieds pour entendre un brin de musique.

Ce n'est pas le désert culturel pour autant. À Gaspé, les jeunes ne se contentent pas de voir des superproductions américaines, de jouer au hockey et d'écouter des chansonniers à la Voûte. Ils vont voir les films indépendants de Cinélune, des spectacles au Festival du bout du monde, pratiquent l'ultimate Frisbee et tapent sur des percussions brésiliennes avec la bande de Kilombo.

Une bonne partie de ses loisirs sont le fruit de ceux qu'on appelle ici les «nouveaux arrivants», c'est-à-dire des Québécois venus d'autres régions. Ou, comme le résume la collègue du Soleil Geneviève Gélinas, «des blancs qui ne sont pas des Cotton, des Packwood ou des Lelièvre».

Ces migrants ont voulu recréer une certaine vie urbaine à Gaspé. Mais la plupart d'entre eux sont d'abord venus par amour du plein air. Ils tripent randonnée, voile, kayak de mer, kitesurf, ski de fond, escalade de glace. Ce n'est pas pour rien que le Carrefour jeunesse-emploi local préfère recruter dans les salons de plein air plutôt que les salons d'emploi.

Au Cégep de Gaspé, près de la moitié des étudiants sont inscrits dans le programme de techniques du tourisme d'aventures, que Florian a suivi à l'occasion d'un d'échange avec l'île de La Réunion. Plusieurs de ses «TTA», comme on les surnomme, passent leurs fins de semaine dans une tente - même l'hiver - et caressent des fantasmes de retour à la terre.

Sur leur terrain d'Haldimand, Florian et sa copine, Rachel Arsenau, 32 ans, de Tracadie-Sheila, au Nouveau-Brunswick, ont convenu d'aménager un grand potager, un poulailler et des lapins qu'ils mangeront l'hiver. Comme plusieurs jeunes couples installés dans l'ancienne ville de Douglastown, ils rêvent de vivre en quasi-autarcie dans le bois.

Jimmy, lui, ne partage pas cet enthousiasme pour la nature. «Je m'en crisse des arbres. Si c'était juste de moi, je les crisserais toutes à terre.»

Je l'ai rencontré mardi soir après le frisbee. Il était stationné sur un des quais de Rivière-au-Renard - un village fusionné à Gaspé, à environ 20 minutes du centre-ville -, où des jeunes se réunissent parfois pour pêcher le maquereau, mais surtout pour jaser par la fenêtre de leur char.

C'était le moins gelé de la bande. Il ne voulait pas que son vrai nom soit écrit dans le journal, mais il a accepté de me laisser m'asseoir quelques minutes dans sa voiture, pendant que ses amis déliraient à côté.

Jimmy a 23 ans et il a étudié à Rimouski pour apprendre à être opérateur de «multifonctionnelle», une machine d'abattage forestier. Sauf que dans une ville où on manque surtout des diplômés du cégep ou de l'université, il ne trouve pas d'emploi.

«S'il y avait de la job, on ne foutrait pas autant la marde», dit-il.

Jimmy habite le centre-ville de Gaspé et il est venu à Rivière-au-Renard, ce soir, avec son frère plus jeune qui a des amis ici. Il n'est pas très bavard, mais ses ambitions ne sont sans doute pas si différentes de celles de deux Renardois dans le début de la trentaine et bien à jeun à qui j'ai parlé sur le quai.

Pour eux, le bonheur n'est pas compliqué. Une bonne job, une femme, une maison, des enfants, un pick-up, un quatre-roues, un fifth-wheel et quelques semaines de vacances pour aller à la chasse ou à la pêche.

Florian et Rachel souhaitent avoir des enfants à Gaspé et les élever dans leur cocon boisé d'Haldimand, sauf peut-être si Pétrolia gâte le paysage avec ses projets d'exploitation pétrolière.

S'il peut finir par avoir sa résidence permanente, Florian envisage même de rester ici jusqu'à la retraite. «Après, je vais peut-être avoir moins envie de pelleter la neige dans ma cour que de balayer le sable sur mon perron.»

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