En dehors de Girls, la nouvelle série phénomène de HBO diffusée depuis la mi-août à Super Écran, Hannah n'existe pas. Mais à entendre certains commentateurs, on a parfois l'impression qu'elle est partout. Et que la majorité des jeunes adultes québécois ressemblent à cette jeune femme mollassonne, désillusionnée et obnubilée par les nouvelles technologies.
Le sondage Segma-Le Soleil mené auprès des 18-25 ans que nous dévoilons aujourd'hui donne un portrait beaucoup plus contrasté de la jeunesse dans la capitale et dans l'est du Québec.
Oui, les nouvelles technologies ont redéfini la société de ces jeunes qui idolâtrent Steve Jobs, mais ceux-ci n'ont pas abandonné tous les idéaux de leurs parents et de leurs grands-parents pour autant - ni les livres et le sport, d'ailleurs.
On leur reproche de réduire l'amour à une liste d'épicerie en magasinant leurs partenaires sur Internet. Et ils sont tout de même près de 8 sur 10 à croire encore au grand amour. On pensait qu'à force de voir leurs géniteurs divorcer, les jeunes avaient renoncé à dire : «Oui, je le veux.» Mais non : ils sont plus de 6 sur 10 à faire confiance au mariage.
Les bébés, ils ne sont peut-être pas pressés d'en avoir. N'empêche qu'ils se voient très mal passer une vie sans voir courir la marmaille dans le salon, accordant en moyenne près de 8 sur 10 à l'importance d'avoir des enfants.
Et lorsqu'on leur demande ce qui les effraie le plus en pensant à l'avenir, les jeunes craignent moins le chômage, l'exil, les ruptures amoureuses, les accidents, l'endettement, le manque d'argent et la maladie que la perte d'un parent ou d'un ami.
Valeurs de l'intime
«Tout ce qui se rapporte à l'intime, ce sont des valeurs fortes», analyse Jacques Roy, professeur-chercheur à l'Université Laval et sociologue à l'Observatoire Jeunes et société. «Contrairement à l'opinion populaire qui voudrait que les jeunes soient un peu désabusés, ce n'est pas le cas du tout.»
Les jeunes Québécois se préoccupent de leur vie d'abord. Ils mettent la priorité sur ceux qui sont le plus près d'eux : le couple, les enfants, la famille et les amis.
Au travail aussi, l'intime prévaut. Les jeunes préfèrent un boulot qu'ils aiment à un boulot payant, le premier étant peut-être plus susceptible de favoriser leur épanouissement personnel.
«De plus en plus, le travail est rapporté à l'individualité, observe Jacques Roy. Même si le salaire est moindre, si c'est une source de développement personnel, les jeunes vont rester.»
À moins qu'on les traite de paresseux. Car s'il y a un cliché que les jeunes détestent entendre, c'est bien celui-là.
Ils se fichent pas mal qu'on les qualifie d'individualistes, d'esclaves des nouvelles technologies ou qu'on les trouve désintéressés à la politique. Par contre, ils risquent de se fâcher si on les associe à des enfants gâtés, des ignorants ou, comble de l'insulte, des paresseux.
L'amour des écrans
On leur rétorquera qu'ils passent un nombre alarmant d'heures assis devant un écran, à regarder des séries DVD, surfer sur le Net ou à jouer au PlayStation.
Ce n'est pas leur raison de vivre pour autant. Quand on leur soumet une liste d'activités dont ils pourraient se passer pendant un mois, les jeunes sacrifient facilement les jeux vidéo et le téléchargement de musique.
Et à l'heure où on s'inquiète qu'ils cessent de lire, plus d'un jeune sur trois ne serait pas prêt à vivre sans bouquins, à peine devancés par Facebook.
Plus surprenant encore, au-delà de la moitié des jeunes prétendent qu'ils seraient capables de se survivre un mois sans télévision. Et même si le texto est leur moyen de communication favori - devant le courriel, Facebook et le téléphone -, 47 % s'estiment aptes à s'en priver.
En revanche, 6 jeunes sur 10 ne pourraient pas s'empêcher de faire du sport et 7 jeunes sur 10 seraient incapables d'éviter de jeter un coup d'oeil à l'actualité.
«Désirabilité sociale»
Jacques Roy croit que ces résultats témoignent peut-être davantage de la «désirabilité sociale» que de la réalité, dans laquelle les livres sont loin d'être aussi populaires que Facebook.
Son collègue Gilles Pronovost, de l'UQTR, spécialisé dans la sociologie du temps, pense néanmoins que les jeunes sont conscients que les nouvelles technologies peuvent dévorer leurs journées.
«À mesure qu'ils utilisent ces outils et apprennent à s'en servir, ils deviennent un peu plus critiques», dit-il. Après la perte de poids, la réduction du temps passé devant l'ordinateur arrive d'ailleurs au second rang des résolutions qu'ils souhaitent prendre.
Mais pour certains, la vie a été parfois si dure que l'idée même d'améliorer son sort a failli s'éteindre. Plus de 4 jeunes sur 10 (27,7 %) nous ont dit avoir songé au suicide.
Selon Bruno Marchand, directeur de l'Association québécoise de prévention du suicide, cette proportion apparaît très élevée, notamment par rapport aux statistiques de l'Enquête québécoise sur la santé de la population (2008), qui a demandé à des jeunes de 15 à 24 ans s'ils avaient déjà «sérieusement» songé au suicide et a obtenu un taux de 3,3 % chez les hommes et de 2,4 % chez les femmes.
Pour M. Marchand, une part importante de cet écart s'explique probablement par l'ajout du mot sérieusement. Ce qui signifie peut-être que parmi les jeunes qui ont répondu par l'affirmative à notre question, plusieurs ont peut-être déjà eu des «flashs suicidaires».
«En même temps, souligne-t-il, ça prouve que ça fait partie des moeurs des Québécois de penser au suicide comme une option.»
Malgré les moments sombres, les jeunes Québécois paraissent tout de même garder le sourire. Quoi qu'on dise des travers de leur génération et de leur société postmoderne, ils semblent même avoir trouvé le moyen de gagner un morceau de bonheur.
Quand on leur demande d'indiquer à quel point ils sont heureux, ils se donnent en moyenne 8 sur 10. Une note qui pourrait toutefois chuter s'ils se mettent à regarder Girls à Super Écran.