Le tunnel du premier ministre: la sécurité avant tout

Il existe deux tunnels parallèles et identiques :... (PHOTO LE SOLEIL, JEAN-MARIE VILLENEUVE)

Agrandir

Il existe deux tunnels parallèles et identiques : un pour le passage du premier ministre et un pour les fonctionnaires et les visiteurs, comme le montre Guy L. Huot, directeur de la gestion immobilière et des ressources matérielles de l'Assemblée nationale.

PHOTO LE SOLEIL, JEAN-MARIE VILLENEUVE

Partager

Dossiers >

Québec souterrain

Société

Québec souterrain

Lieux de mystère et d'errance imaginaire, les caves, souterrains, tunnels et cryptes sont objets de curiosité, certes, mais révèlent également nos racines, témoignent de notre histoire - parfois peu glorieuse. Québec, capitale, vient de souffler ses officielles 404 bougies. Assez d'années pour que ses habitants l'aient transformée, façonnée, creusée. Chaque lundi, offrons-nous donc une descente sous les rues, sous les bâtiments, sous la ville pour y découvrir, ou y redécouvrir, des espaces mythiques, souvent peu connus. Et utilisons ces visites comme prétexte pour nous raconter. »

(Québec) Répétons en choeur: «Ce tunnel n'existe pas.» Nous voulions simplement ouvrir la porte, jeter un oeil, prendre une photo, puis partir. La requête, qui pourrait paraître simple, a engendré une onde de choc. La Société immobilière du Québec, la Sûreté du Québec, des employés du Conseil exécutif, des proches de Jean Charest, la Sécurité publique, tous ont participé à la réflexion: «Doit-on accepter la demande du Soleil?» Finalement, ils se sont entendus: c'est non! Ils ne veulent pas que nous sachions qu'un passage souterrain, réservé au premier ministre et à ses collaborateurs, permet de partir directement de l'édifice H de la colline Parlementaire de Québec et de se rendre jusqu'à l'Assemblée nationale, en face, sans croiser âme qui vive. Surtout, ils ne veulent pas que nous le voyions. «Ce tunnel n'existe pas.»

Il est pourtant bien là, ce tunnel. «Je l'ai pris souvent. Ce n'est pas n'importe qui qui pouvait entrer là-dedans», se remémore le sénateur Jean-Claude Rivest, qui a été proche collaborateur de l'ancien chef libéral Robert Bourassa. «C'était vraiment à l'usage du premier ministre et de son entourage.»

«Le premier ministre le prenait constamment quand on était dans le bunker [le nom populaire de l'édifice H, de la Grande Allée]. M. Bourassa le prenait, l'hiver surtout, pour aller à la période des questions. C'était plus pratique. Il débouche directement dans le secteur où était le bureau du premier ministre. [...] C'est un tunnel, c'est un corridor, c'est comme si vous étiez dans un immeuble... Il n'y a rien.»

Alors, pourquoi l'appareil étatique nous en refuse-t-il l'accès? «C'est un espace qui n'est plus utilisé. C'est la principale raison», plaide Marie Claire Ouellet, secrétaire générale associée à la communication gouvernementale du ministère du Conseil exécutif, déléguée pour nous livrer le jugement sans appel. «[Le tunnel] ne sert plus. Ce sont des vestiges de l'époque où les bureaux d'un certain nombre de premiers ministres, le Conseil des ministres, étaient situés dans l'édifice H sur la Grande Allée. Ce qui n'est plus le cas maintenant, le bureau du premier ministre et les réunions du Conseil des ministres étant dans l'édifice Honoré-Mercier qui est sur le boulevard René-Lévesque.»

«Ce n'est pas d'intérêt»

Est-ce parce que vous ne voulez pas montrer que le tunnel du premier ministre est devenu un entrepôt pour des meubles excédentaires? Mme Ouellet certifie que ce n'est pas le cas. «C'est un espace qui n'est pas utilisé, donc ce n'est pas d'intérêt.»

Finalement, confrontée à notre incrédulité devant cette décision, la patronne des communications gouvernementales a changé d'argumentaire: «C'est des questions de sécurité. On ne veut pas rendre accessibles et visibles ces espaces.»

C'est d'ailleurs au nom de la sécurité qu'il avait été creusé au début des années 1970. «Il y avait la question de la Crise d'octobre qui avait stressé tout le monde», rappelle Frédéric Lemieux, historien-auteur basé à la bibliothèque de l'Assemblée nationale. Vous vous souvenez? Le Front de libération du Québec (FLQ) prône la lutte armée depuis quelques années. Il enlève l'attaché commercial britannique James Richard Cross et le ministre Pierre Laporte. Le premier survivra, l'autre non. Vous vous souvenez? Le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau applique la Loi sur les mesures de guerre, l'intervention de l'armée canadienne au Québec, les arrestations sans mandat, pas toujours justifiables.

Au cours de la construction des édifices J et H qui composent le complexe du bunker - aussi appelé le «calorifère» - les concepteurs, eux, s'en souvenaient très bien. «On n'avait pas lésiné sur la sécurité.» Héliport sur le toit pour une évacuation rapide, vitres blindées... et tunnel souterrain secret. Tout était prévu pour protéger la tête de l'État.

Aujourd'hui, Jean-Claude Rivest, l'ancien conseiller de Robert Bourassa, en rit : «Traverser la Grande Allée... Il n'y avait pas grand danger d'enlèvement!» Le chef du gouvernement effectue d'innombrables sorties chaque année. Il aurait été nettement plus facile de le kidnapper sous des cieux plus cléments, évalue-t-il à rebours.

N'empêche, le tunnel a été inauguré durant le premier règne de Bourassa. Et ses successeurs l'ont aussi utilisé. «On craignait que le premier ministre ou le Conseil exécutif soit pris pour cible», poursuit Frédéric Lemieux. «Ça a été en usage à partir de 1972, et c'est en 2002 que le premier ministre est [déménagé] dans l'édifice Honoré-Mercier.» Outre Robert Bourassa, les premiers ministres René Lévesque, Pierre Marc Johnson, Daniel Johnson (fils), Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry y ont probablement déjà circulé.

Ouvert au public

Si vous tenez vraiment à constater de visu à quoi ressemble le célèbre tunnel du premier ministre reliant le bunker à l'Assemblée nationale, rien de plus simple: rendez-vous à l'édifice H, sur la Grande Allée, à Québec, et demandez comment emprunter le souterrain qui se rend au parlement!

Ce passage «secret» n'est-il pas réservé au chef du gouvernement et à ses proches? Oui, mais il y a deux tunnels. «Ils sont parallèles», révèle le directeur de la gestion immobilière et des ressources matérielles de l'Assemblée nationale, Guy L. Huot. «En fait, c'est le même tunnel, mais il y a un mur de briques entre les deux. Le passage public est utilisé par les fonctionnaires, les visiteurs de l'Assemblée nationale. Il permet de circuler sous la Grande Allée sans être confronté aux intempéries. Plusieurs y circulent pour se rendre à leur voiture stationnée sous le bunker. Les observateurs remarqueront une porte dans une des cloisons du couloir... derrière celle-ci, il y a l'autre tunnel, celui qui est réservé au premier ministre et à ses proches, qui suit la même pente entre l'édifice H et l'Assemblée nationale.

«C'est ben ordinaire», prévient toutefois l'historien Frédéric Lemieux, de la bibliothèque de l'Assemblée nationale, qui a déjà foulé le sol des deux tunnels. «C'est comme un couloir.»

Le tunnel du premier ministre ne débouche toutefois pas au même endroit que son jumeau ouvert aux curieux. Lorsqu'il logeait dans l'édifice H, le premier ministre y accédait directement de ses quartiers privés. Une fois franchie la limite des fondations de l'Assemblée nationale, au deuxième niveau du sous-sol du parlement, le chef d'État poursuivait sa marche sur quelques mètres. «Ultimement, ça mène à un ascenseur qui sort derrière le trône dans le salon bleu», explique Guy L. Huot. À la fin des travaux de la Chambre, le premier ministre pouvait ainsi s'esquiver derrière la chaise du président de l'Assemblée, s'engouffrer dans l'ascenseur, rentrer au bureau incognito. Pratique pour éviter les questions des journalistes!

>>Des tunnels partout

Le tunnel a connu ses années de gloire au coeur de la capitale. «De 1965 à 1977, il y a eu un gros essor de la colline Parlementaire», expose l'historien-auteur Frédéric Lemieux, employé de la bibliothèque de l'Assemblée nationale. Il fallait ériger des bâtiments d'envergure. Québec est alors en compétition avec la métropole québécoise. «On voulait faire comme à Montréal. On voulait être une ville moderne. Et dans ce temps-là, moderne, ça voulait dire : "Why not des tunnels"!» Il y en a un peu partout. La plupart relient l'hôtel du Parlement à ses voisins : l'édifice H (le bunker), le Pamphile-Le May (bibliothèque de l'Assemblée), l'édifice Marie-Guyart (complexe G), l'édifice André-Laurendeau (le E). Un autre unit Place Québec et l'édifice Marie-Guyart. On affectionnait aussi beaucoup les passerelles. La première relie l'édifice Jean-Antoine-Panet (le D) à l'édifice E voisin. Le deuxième va du B au C. Le troisième, du A au B! Plusieurs passerelles et tunnels ne sont cependant pas beaucoup utilisés puisqu'il est simple de sortir à l'extérieur et de traverser la rue... Pour l'anecdote, le tunnel entre le parlement est le Pamphile-Le May serait surtout utile aux travailleurs qui cherchent un raccourci afin d'arriver les premiers à la cafétéria le midi!

>>Les cachotteries de l'Assemblée

Le tunnel du premier ministre n'est pas la seule cachotterie de la vénérable Assemblée nationale du Québec. Saviez-vous que notre parlement a déjà dissimulé une prison? «On sait qu'il y en avait une, mais elle a été démolie et personne ne sait où elle était», note toutefois le directeur de la gestion immobilière et des ressources matérielles, Guy L. Huot. Une salle voûtée d'origine, confectionnée de pierres, subsiste aussi toujours directement sous l'entrée principale du bâtiment historique. Un système de drainage ancestral composé de petits tunnels est également enfoui sous le terrain. «À l'époque, il n'y avait pas de boulevard René-Lévesque ou d'avenue Honoré-Mercier.» L'eau de pluie récupérée était donc dirigée dans ces conduites qui se vident autour du lieu actuel de la fontaine de Tourny. Le parlement n'est équipé d'aucun abri antiatomique ou d'autres planques de guerre pour les élus, assure toutefois M. Huot.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer