Folle soirée à l'hôtel Victoria

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Québec en 1912
Québec en 1912

Il y a 100 ans, le Club Hockey Québec gagnait une première Coupe Stanley. Tous nos reportages sur la conquête, la ville et son époque. »

Stéphanie Martin

Stéphanie Martin
Le Soleil

(Québec) Il y aura 100 ans le 6 mars que Québec a remporté sa première Coupe Stanley. Les grands champions : le Club Hockey Québec, surnommé les «Bulldogs». Pour marquer cet anniversaire, Le Soleil s'est plongé dans les documents historiques et les archives des journaux de 1912 pour revivre la belle époque, celle où les prouesses du capitaine Joe Malone et du gardien de but Patrick «Paddy» Moran soulevaient les passions. Récit d'une saison de rêve et d'une fascinante conquête, longtemps oubliée, qui a enflammé la «vieille capitale» au début du siècle dernier.

Six mars 1912, hôtel Victoria, rue du Palais, Québec. Les joueurs du Club Hockey Québec sont réunis. L'effervescence grimpe d'un cran à la réception de chaque télégramme en provenance de Montréal. Car dans la métropole se joue un match crucial, le dernier de la saison, entre l'équipe locale et celle d'Ottawa. Une victoire des Wanderers de Montréal assurerait à Québec le championnat. Puis, le message tant attendu fait vibrer le câble du télégraphe : «Wanderers 5, Ottawa 2; game over.» Presque aussitôt, la clameur se répand dans la ville. Les hockeyeurs de Québec sont les nouveaux champions de la Coupe Stanley.

La saison avait pourtant commencé de façon bien modeste pour le Club Hockey Québec, à la fin décembre 1911. L'équipe connaît un début difficile avec trois revers consécutifs. La situation ne s'améliore guère dans les semaines qui suivent. À la mi-saison, le classement place la formation bonne dernière de l'Association nationale de hockey (ANH), l'ancêtre de la Ligue nationale de hockey (LNH).

L'Association compte à l'époque quatre équipes : deux à Mont­réal, les Canadiens et les Wanderers, une à Ottawa - dont le surnom «Sénateurs» commence à apparaître - et une à Québec. C'est à partir de 1913 qu'on accolera à l'équipe le surnom de «Bulldogs» que l'on connaît aujourd'hui.

En 1911-1912, les quotidiens les appellent «les Québec». Malgré leurs déboires, ils ont du caractère et ne se laissent pas abattre. Les joueurs, tous des anglophones, sont renommés dans le circuit «senior» pour leur acharnement et la finesse de leur jeu. La troupe de l'entraîneur Charles Nolan compte six joueurs, dont un gardien, et quelques réservistes, car les athlètes jouent pendant 60 minutes, à moins d'une blessure ou d'une pénalité majeure.

Le capitaine, Joe Malone, oc­cupe le centre. C'est le joueur vedette, un gars de Québec. Ses ailiers sont Eddie Oatman à droite et Jack McDonald - aussi de Québec - à gauche. À la défense s'alignent George «Goldie» Prodger à la pointe et Joe Hall au «cover point». Devant la cage se dresse le redoutable Patrick «Paddy» Moran, qui a l'exécrable habitude de cracher du tabac à chiquer au visage de ses adversaires pour les intimider. Moran, c'est aussi un «gars de la place».

En deuxième moitié de saison, à partir de février 1912, l'équipe québécoise aligne plusieurs victoires, au grand bonheur des partisans, qui suivent les prouesses de leurs favoris au Quebec Skating Rink, à l'entrée des plaines d'Abraham, ou par l'entremise des journaux. Ceux-ci décrivent fidèlement chacune des rencontres, période par période, avec force détails et une partialité qui ferait sursauter les plus ardents tenants de l'objectivité journalistique.

Quand les matchs sont disputés à l'extérieur, les partisans se donnent rendez-vous à leur tabagie favorite, où les journaux font parvenir des télégrammes sur le déroulement de la partie. Aussitôt l'événement survenu, aussitôt les supporteurs de Québec avisés. Ce sont en quelque sorte les tweets du siècle dernier.

Le Club Québec réussit à se hisser au deuxième rang du classement, talonnant les Wanderers. Puis, une victoire le soir du 14 février contre les Canadiens lui octroie la première place.

«Un beau triomphe», titre Le Soleil dans sa traditionnelle section Sport à la page 3. Le correspondant du journal à Montréal s'enthousiasme : «Les joueurs du Club Québec, tous de solides gaillards, ont démontré qu'ils étaient en meilleure forme que ceux d'ici.»

Près de 70 ans avant les Nordiques dans la LNH, la rivalité entre Québec et Montréal est déjà bien vivante et tenace. Chaque partie jouée entre les deux villes attire inévitablement une foule plus dense. Mais cela n'empêche pas les journaux montréalais de vanter les mérites des Québécois : «Ce qui ajoute à leur force et qui est le secret de la plupart de leurs victoires est leur adresse et leur persévérance à checker le bâton de l'adversaire. C'est chez eux un système et ils le pratiquent mieux qu'aucun autre club», écrit La Presse au lendemain de la victoire du 14 février.

Le Club Québec s'engage donc sur une route victorieuse. Mais la lutte pour la première place du classement est féroce. Les Wanderers et les «Sénateurs» n'ont pas l'intention de céder un pouce de terrain et les trois équipes mènent une bataille acharnée.

La saison tire à sa fin. Les gens de Québec, enhardis par les récents succès de leur équipe, se prennent à rêver de la voir trôner au sommet de la ligue. Mais le 28 février, les Canadiens, exclus de la course au championnat, infligent une cuisante défaite à la troupe de Malone. Ottawa, de son côté, sort victorieux d'un match brutal contre les Wanderers, s'emparant ainsi de la première position.

Les amateurs sont inquiets. «L'équipe québécoise, hier soir, a fait piètre figure contre les "Speed boys" et il lui faudra accomplir des prodiges pour figurer avantageusement contre celle d'Ottawa, samedi prochain, dans la capitale [canadienne]», lit-on dans Le Soleil du 29 février.

Mais les prodiges font apparemment partie des outils dont dispose le Club Québec. Le 2 mars, pour leur dernier match de la saison, les Québec se présentent à Ottawa gonflés à bloc. Un gain leur permettrait de rejoindre les champions défendants de la Coupe Stanley au sommet du classement. Une défaite, et le trophée devient inaccessible. Les parieurs ontariens, eux, ne donnent pas cher de la peau des Québec, et les placent perdants à deux ou trois contre un.

Devant une foule record qui crie son enthousiasme, la lutte est sans merci. Avec trois minutes à faire à la troisième période, c'est l'égalité, quatre à quatre. Mais Hamby Shore, un défenseur d'Ottawa, vient jouer les trouble-fête et marque.

Il ne reste aux joueurs québécois qu'à se démener avec l'énergie du désespoir. Avec moins de 20 secondes à écouler, le miracle survient. Un jeu que décrit avec emphase le journaliste de L'Événement : «Les six hommes du club Ottawa se forment alors en muraille vivante devant les buts de [Percy] Lesueur et il semble impossible aux valeureux joueurs de la capitale de faire une trouée. Mais Malone, on ne sait par quel prodige, soudain a franchi cette enceinte et avant que Lesueur ait le temps de se précipiter sur lui, le capitaine du Québec fait frétiller le filet sous l'effort d'un lancer puissant.»

Le but in extremis a l'effet d'une bombe dans l'amphithéâtre. Pendant un instant, les rivalités n'existent plus. Un tonnerre d'applaudissements et de cris de joie résonne jusqu'à l'extérieur, dans la ville, où la nouvelle d'une fin de match si excitante se répand et attire de plus en plus de curieux. «On accourt de toute part pour voir cette fin émouvante d'une joute qu'on croyait gagnée d'avan­ce.» On avance le chiffre de 6000 à 6500 amateurs massés dans l'aréna rempli à craquer.

Deux périodes de prolongation seront nécessaires pour départager les adversaires. Les Ottawa perdent cependant de la vigueur, alors que les Oatman, Malone et McDonald filent comme l'éclair. À la troisième minute du deuxième temps supplémentaire, c'est Joe Malone - encore lui - qui marque le triomphe de son équipe en déjouant Percy Lesueur.

Néanmois, il y a un hic : le juge de but, Dave Reynolds, tarde à concéder le point. Les Québec réclament à hauts cris qu'il leur soit accordé. «Cet officier hésite, puis rend l'équitable verdict qui est mérité. Ainsi se termine l'une des plus grandes joutes qu'on ait vues», jubile Le Soleil.

Mais pour le Club Hockey Québec, c'est loin d'être terminé. Selon le Ottawa Free Press, les joueurs sont accueillis en héros par 10000 personnes à leur retour à Québec et Joe Malone est le principal sujet de conversation dans la ville. Mais les joueurs savent trop bien qu'il reste un match à jouer dans la saison 1911-1912. Et, malheureusement pour eux, ils n'y prendront pas part. Il s'agit d'un affrontement entre les Wanderers et les «Sénateurs». Les deux formations doivent reprendre une joute qui avait été annulée en raison d'un geste illégal de la part du club d'Ottawa. Le 24 janvier, celui-ci avait accueilli dans ses rangs Fred «Cyclone» Taylor, un joueur qui ne lui appartenait pas. Résultat: mise à l'amende, pour 100$ chacun, de Taylor et d'Ottawa, et une revanche accordée aux Wanderers.

C'est donc dans le confort de l'hôtel Victoria, où ils sont les invités d'honneur du propriétaire Henri Fontaine, que les joueurs de Québec - sauf Malone qui est malade - attendent nerveusement les résultats du match qui pourrait les couronner champions de la Coupe Stanley. Car si les Wanderers ont raison des Ottawa en ce 6 mars, Québec termine en tête du classement et remporte le précieux trophée. Sinon, il y aura égalité entre les clubs des deux capitales et il faudra tenir une série éliminatoire pour déterminer le vainqueur.

Il faut dire que les Québec ne laissent rien au hasard. Afin de s'assurer que leurs rivaux respectent les règles cette fois-ci, ils envoient deux ambassadeurs dans la métropole, les membres de la direction B.J. Kaine et Charles Frémont.

De plus, ils disposent de précieux alliés. Les Wanderers ont encore sur le coeur une humiliante défaite infligée par les «Sénateurs», qui s'étaient fait un plaisir de faire grimper le pointage jusqu'à 17 à 5 lors d'un match précédent. «Nous ne devons absolument rien à l'équipe de la capitale [canadienne] et nous ferons tout en notre pouvoir pour les battre mercredi», avait confié au Daily Telegraph un membre influent des Wanderers.

À l'hôtel, tout est mis en oeuvre pour rendre l'attente confortable. Musique d'orchestre et bonne chère sont à l'honneur. Le menu, concocté spécialement pour l'équipe, est une pièce d'anthologie. On sert de l'éperlan au Club Hockey Québec, de la dinde sauce aux canneberges à la Hall et un «petit filet de boeuf au courage des vainqueurs». Comme légumes, des petits pois fins à la Marks et un «sorbet au Over Time». Au dessert, les joueurs peuvent se régaler de «Puck Pudding à la Malone», de fruits à la Prodger et de petits fours glacés à la Oatman. Et pour couronner le tout, quoi de mieux qu'un café à la Moran et un cigare à la McDonald?

Au fil de la soirée, les joueurs en profitent pour faire des paris loufoques. Ainsi, Prodger gage qu'il transportera Joe Savard dans une brouette le long de la rue Saint-Jean entre l'hôtel Victoria et l'Auditorium (aujourd'hui le Capitole) si Québec gagne le championnat. Enhardi, Joe Hall renchérit en jurant de pousser une arachide avec un cure-dents tout au long du même trajet si les bleu et blanc l'emportent.

La soirée qui a commencé par un dîner formel se charge peu à peu d'électricité. Les télégrammes en provenance de Montréal placent les Wanderers en avance. Dans les rues, la fébrilité se propage aussi. L'Événement rapporte que devant les commerces qui reçoivent les dépêches télégraphiques, la foule s'agglutine, bloquant complètement la circulation. Des rubans et des fanions bleu et blanc flottent dans l'air, en cette douce soirée de mars.

Le dernier télégramme, annonçant la victoire des Wanderers, est rapidement convoyé dans une vague d'allégresse. C'est sur les épaules de leurs partisans que les hockeyeurs sortent de l'hôtel. «Les joueurs ont été acclamés par des milliers de personnes à travers la ville. La clameur pour les garçons qui ont apporté à Québec les plus grands honneurs du hockey s'est échappée de l'hôtel. La parodie de la chanson What's the Matter with Father s'est frayé un chemin de la salle de banquet, à chaque chambre de l'hôtel, jusque dans les rues de la basse ville, de Saint-Roch, de Saint-Sauveur, de Limoilou, de Montcalmville, et au-delà des plaines d'Abraham. Le glorieux cri de victoire "Québec, les champions!" a résonné partout à travers la Old Rock City», raconte le Daily Telegraph.

Les télégrammes de félicitations affluent. Le président de la ligue, Emmet Quinn, et le président du Club Québec, le sénateur P. Auguste Choquette, en particulier, congratulent les nouveaux champions. Ces derniers ne manquent pas de remercier les Wanderers. Dans un message adressé à Art Ross, joueur vedette des Wanderers, ils lèvent leur chapeau devant les efforts des Montréalais, relate le Quebec Chronicle.

Québec remporte ainsi la première Coupe Stanley de son histoire. La ville exulte, fière de ses boys et de l'ardeur qu'ils ont déployée pour «couvrir de gloire» à la fois l'équipe et la capitale. Dans l'euphorie et l'ivresse, les célébrations se poursuivent jusque très tard dans la nuit.

Le lendemain, Le Soleil est dithyrambique. On chante les louanges du «groupe de triomphateurs». «Le Club Québec est champion!» répète-t-on à plusieurs reprises. «C'est un triomphe superbe, car rarement on a vu les premiers honneurs plus dignement gagnés. [...] Ce triomphe est aussi remporté par suite des vaillants efforts des jouteurs du Club Québec dont le courage n'a point été abattu par aucune difficulté.»

Et pour ceux qui se posaient la question: oui, Prodger et Hall se sont acquittés de leur pari, et ce, dès le lendemain de la victoire. Devant une foule de curieux massés le long de la rue Saint-Jean, sous les applaudissements, les rires et les encouragements, les fiers compétiteurs ont tenu parole. La brouette et l'arachide ont toutes deux docilement franchi la distance qui sépare l'hôtel Victoria et l'Auditorium.

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