Les communautés en ligne de pratiques marginales sous la loupe

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Madeleine Pastinelli cherche à comprendre les enjeux des nouvelles sociabilités.

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Penser l'humain

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Penser l'humain

Depuis 75 ans, la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval place l'humain au coeur de ses réflexions tout en étant un acteur important dans les changements sociaux du Québec. Portraits. »

Sophie Gall
Le Soleil

(Québec) Depuis 15 ans, Madeleine Pastinelli travaille sur le rapport à l'autre sur Internet. Ces dernières années, cette professeure agrégée au département de sociologie de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval a planché sur les «communautés en ligne de pratiques marginales». Par «communautés en ligne», il faut comprendre forums, réseau de blogues; quant aux «pratiques marginales», «ce sont des pratiques exceptionnelles, curieuses, autour desquelles, habituellement, on ne socialise pas», explique-t-elle. Elle s'est intéressée à des pratiques diverses, allant des joueurs de poker aux transgenres, en passant par les barebackers (homosexuels qui assument de vivre leur sexualité sans protection et qui gèrent le risque qui y est associé).

Ces gens, dans le «social réel», sont souvent confrontés à la norme et sont catégorisés comme étant des joueurs compulsifs, des malades, des irresponsables, etc. Jusqu'à l'avènement d'Internet, cette marginalité se vivait en solitaire. Les communautés en ligne dédiées sont donc des espaces «où ils peuvent partager dans un contexte qui n'est pas sous contrôle social ou médical, où ils sont en marge de la norme», relate Mme Pastinelli.

Est-ce bien ou pas? Pour Madeleine Pastinelli, c'est une question qui n'a pas de sens. En revanche, ce qui l'intéresse, c'est ce que la fréquentation de ces communautés en ligne change dans leur pratique marginale.

Avec son équipe, la professeure Pastinelli s'est d'abord intéressée à une communauté en ligne de joueurs de poker. Un certain nombre de résultats ont été établis, qui ont ensuite été confrontés à d'autres communautés en ligne, notamment celles de transgenres et de barebackers. Plusieurs conclusions ont émergé. D'abord, ces espaces sociaux virtuels sont en complémentarité avec le «social réel». «Ces gens ne se coupent pas du reste du monde», insiste Mme Pastinelli. Deuxièmement, ces communautés en ligne ne font pas la promotion de leur pratique marginale. Et surtout, c'est un espace où les gens «repensent la rationalité de leur pratique, la communauté établit une ou des normes alternatives», indique l'experte.

Selon les points de vue, ces nouvelles normes peuvent être perçues différemment. Un joueur de poker, après avoir adhéré à une norme établie par une communauté en ligne, peut décider d'essayer de gagner sa vie en jouant au poker, «ce qui peut apparaître comme une catastrophe pour son entourage», reconnaît Madeleine Pastinelli. Mais il peut aussi avoir adhéré à des règles de jeu très saines au contact d'autres joueurs. «Il peut s'imposer plus de règles, jouer des mises moins importantes, différencier son budget de jeux et son budget de vie», énumère-t-elle. La norme alternative est l'objet d'un apprentissage. Chez les transgenres (dans ce cas, de femme à homme), on peut apprendre des autres comment se bander la poitrine sans souffrir, ou comment gérer la transidentité vis-à-vis des institutions. Chez les barebackers, on définit une norme quant aux attitudes qu'on considère comme responsables en espérant limiter les risques. Dans ces communautés en ligne, «on échange des points de vue et on débat pour arriver à s'entendre sur des normes alternatives, qui permettent de se donner une image plus positive de soi-même, tout en étant à l'abri des normes du social réel», dit-elle.

Ce type de recherche «sert à comprendre les enjeux de ces nouvelles sociabilités», selon Madeleine Pastinelli. «Comment on arrive à naviguer dans cette société hétérogène, avec cette pluralité normative?» se demande-t-elle. «En fait, c'est la question du vivre ensemble : comment on y arrive... ou pas?», conclut-elle.

La mouvance des normes

Les normes changent dans le temps et selon le contexte social. «L'homosexualité est passée de pathologie, à déviance, puis à réalité acceptée socialement», rappelle Mme Pastinelli. «Être transgenre, dans beaucoup de pays, c'est considéré comme une maladie mentale dont le traitement [pour améliorer l'existence] est la transformation physique, qui est, par conséquent, prise en charge. Mais la norme change et on se demande si c'est vraiment une maladie. Si on admet que ce n'est pas une maladie, il risque de ne plus y avoir de prise en charge de la transformation physique», souligne Mme Pastinelli. La communauté trans n'est pas unanime sur la position à adopter vis-à-vis du discours médical. Un bon nombre voudrait que l'on cesse de considérer leur situation comme une pathologie tout en redoutant le risque que la transformation physique ne soit plus prise en charge. «On peut dire que tout changement de la norme résulte nécessairement de l'existence et du développement de pratiques qui ont d'abord été "déviantes" avant d'être acceptées socialement. Mais cela ne veut évidemment pas dire, à l'inverse, que toutes formes de pratiques considérées comme "déviantes" finiront un jour par être socialement acceptées.»

Question

Qu'est-ce qui mène ces gens qui ont des pratiques marginales à intégrer ces communautés en ligne? «Souvent, tout part d'une question très concrète», explique Madeleine Pastinelli. «Ils font une simple recherche Internet et tombent sur les communautés. Ils passent d'abord du temps à lire, à se familiariser avant d'intégrer la communauté, où de s'en faire rejeter s'ils n'adhèrent pas à la norme, qui parfois, peut être renégociée au contact d'un nouvel intervenant pertinent.»

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