Aucun Oscar à son palmarès, mais, en revanche, une impressionnante collection de Razzie, prix remis à la pire actrice (ou actrice de soutien) de l'année : À la dérive (2002), Meurs un autre jour (2002), Un couple presque parfait (2000), Groom Service (1995), Body (1993), Who's That Girl (1987) et Shanghai Surprise (1986). Comme si la coupe n'était pas assez pleine, elle remporta en 2000 le Razzie «hommage» de la pire actrice du siècle...
Enfant, la star était déjà fascinée par le grand écran, particulièrement par Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird) pour la ressemblance qu'elle trouvait entre Gregory Peck et son père, un homme d'une grande rigueur morale.
De James à Jimmy
Elle éprouvait aussi énormément d'admiration pour James Stewart. Au magazine français Première, en 1991, à l'occasion de la première cannoise de son documentaire Au lit avec Madonna, elle confie: «J'imaginais qu'un jour un homme me regarderait comme James Stewart regarde Grace Kelly dans Fenêtre sur cour. Plus tard, avec mes soeurs, nous étions mortes d'amour pour James Dean dans À l'est d'Eden. J'étais très sensible à la fragilité et à la solitude qu'on sentait chez lui.»
C'est en 1984, avec Recherche Susan désespérément, de Susan Seidelman, un film produit, écrit, réalisé et joué (majoritairement) par des femmes - et aussi, pour la petite histoire locale, le premier film présenté au Clap... - que Madonna amorce sa métamorphose de chanteuse à actrice. Elle interprète une jeune citadine effrontée qui devient la libératrice d'une ménagère (Rosanna Arquette), lui faisant découvrir une vie sexuelle en dehors du mariage, mais aussi son homosexualité latente. La provocation était déjà sa tasse de thé.
Dès lors, Madonna ne cesse de clamer son désir de faire carrière au grand écran. «Quand j'aurai 45 ans, peu importe que je sois encore une pop star. Par contre, j'espère bien devenir une grande actrice», disait-elle à l'époque.
Malheureusement pour elle, les choses ne se sont pas déroulées comme dans ses rêves. Elle enchaîne flop par-dessus flop, dont l'année suivante, Shanghai Surprise. Le tournage marque le début de son idylle avec Sean Penn, qui fait affluer une armée de paparazzis à Hong Kong. Comme le relate Barbara Victor dans la biographie Madonna, le réalisateur Jim Goddard «se fichait de faire un bon film, il voulait faire un bon coup». À la signature du contrat, Penn sait que le film ne sera pas à la hauteur : «Les gens viendront le voir pour nous, et pas parce que l'histoire est jolie, qu'il y a de beaux décors ou que le réalisateur est bon.»
Son rôle de la chanteuse de cabaret Breathless Mahoney, dans le film de gangsters Dick Tracy, en 1990, où elle apprend à faire des claquettes, satisfait le réalisateur et acteur Warren Beatty. «Madonna est belle, intelligente et a une formidable capacité de travail. C'est une grande professionnelle. J'ai eu beaucoup de chance de l'avoir», déclare-t-il à la presse hollywoodienne.
Madonna se remet à rêver à la gloire cinématographique. La rumeur parle d'un remake de L'ange bleu par Alan Parker, de Certains l'aiment chaud avec Mick Jagger et David Bowie, même de Cléo de cinq à sept, d'après le film d'Agnès Varda. À Pedro Almodóvar, elle demande un rôle dans Attache-moi, sans l'obtenir.
La sortie de Body (Body of Evidence) d'Uli Edel, en 1993, la ramène sur terre. Sa performance en général et les scènes torrides avec son partenaire Willem Dafoe, en particulier, lui valent une volée de bois vert. Derrière le corps, on cherche l'actrice...
«Le film n'est pas roublard ni même effrayant. Il est juste débile» (Variety). «Madonna est incapable de jouer. Elle n'a aucune présence» (Entertainment Weekly). «À l'écran, Madonna est d'un ennui total, une actrice terriblement nue. Elle veut, de toute évidence, être une star, mais il convient de noter qu'elle n'en a aucune des qualités. Son visage est aussi sexy qu'un cadran solaire» (New York Magazine). «Elle essaie de réveiller le voyeur qui sommeille en chaque homme. Il arrive que celui-ci reste désespérément endormi...» (Première). Et vlan!
Le rôle de sa vie
La carrière au cinéma de Madonna est au creux de la vague. C'est alors que se présente le rôle de sa vie, celui qu'elle convoite depuis 10 ans, l'alter ego d'Eva Perón dans la comédie musicale Evita.
Le projet d'adaptation de la vie mouvementée de la légendaire first lady argentine, symbole de providence pour des millions de déshérités de son pays, était passé entre les mains de plusieurs studios, d'une vingtaine de réalisateurs (dont Oliver Stone et Francis Ford Coppola) et d'actrices (Meryl Streep, Michelle Pfeiffer, Liza Minnelli, Cyndi Lauper...).
C'est finalement Alan Parker (Midnight Express, Mississipi Burning) qui décroche le contrat de rendre au grand écran la pièce d'Andrew Lloyd Webber. Aussitôt que Madonna apprend la nouvelle, elle écrit une longue lettre au réalisateur anglais, motivée par des forces contradictoires.
«D'un côté, raconte Barbara Victor dans son livre, elle était persuadée que ce rôle lui permettrait d'accéder à une respectabilité qui manquait à sa carrière; de l'autre, elle pressentait que tout le monde l'attendait au tournant.» Mais «la volonté de Dieu» était plus forte que tout, il fallait qu'elle fasse Evita, cette femme qu'elle aimait qualifier d'«âme soeur cosmique». Un destin que lui aurait même prédit un jour une cartomancienne...
«Je me souviens m'être assise pour écrire une lettre exaltée à Alan Parker, se rappelle Madonna. Je lui faisais la liste de toutes les raisons pour lesquelles j'étais la seule à pouvoir incarner Eva.» Elle lui a écrit qu'elle était la proie d'une «force surnaturelle» qui la poussait vers le rôle. «Je veux dire honnêtement, conclut-elle, que je n'ai pas écrit cette lettre de ma propre volonté. C'était comme si une autre force guidait ma main sur la feuille.»
Parker s'avouera vaincu devant la ténacité de Madonna à obtenir le rôle coûte que coûte, même si le défi était de taille pour elle. Pour la première fois, elle aurait à chanter sans pouvoir s'appuyer sur ses jeux de scène, ses tenues extravagantes et des pas de danse sexy.
De l'avis de Parker, «elle était farouchement déterminée à chanter Evita exactement comme Andrew [Lloyd Webber] l'avait écrit. J'étais certain qu'elle allait les étendre raide. Et j'avais raison, cette fille est vraiment incroyable.»
Le réalisateur réussit à convaincre les producteurs, peu enclins à jouer un budget de 60 millions$ sur les caprices d'une diva et dont la personnalité risquait d'éclipser la personnalité de Perón, prétextant qu'elle était l'une des rares stars féminines capables d'attirer un très large public sur son seul nom.
Elle fait craquer le président Menem
Mais le plus dur restait à faire: convaincre le président Carlos Menem de permettre le tournage du film en Argentine et que la Madone était le meilleur choix. Dans la très catholique Argentine, le rôle d'Eva Perón ne pouvait être incarné par n'importe qui, encore moins par une chanteuse qui venait de lancer un album de photos osées (SEX).
À la télé, le président Menem déclare même: «Je suis particulièrement conscient que les Argentins qui considèrent Evita comme une martyre et une sainte ne toléreront pas que quelqu'un comme Madonna l'incarne à l'écran, une femme qui est la personnification de la vulgarité.» Les esprits s'enflamment. Des manifestations ont lieu un peu partout: «Parker Go Home!, Madonna Go Home!»
Jusqu'au jour où Menem accepte de rencontrer Madonna et Parker dans sa résidence, sur une île au milieu du Tigre. La chanteuse y est amenée sous haute escorte policière. Le président écoute la chanson culte Don't Cry for Me, Argentina. Subjugué, il sent alors qu'il ne peut dire non. Il prend le visage de Madonna entre ses mains, l'embrasse sur les deux joues, la serre dans ses bras et lui donne une affectueuse chiquenaude, en lui disant: Suerta nina! («Bonne chance, petite!»)
Pour ce rôle, le plus important de sa carrière, Madonna remporte un Golden Globe, mais aucune nomination aux Oscars, un affront qu'elle n'a jamais digéré. «L'Académie a eu la frousse, dit-elle simplement. Je n'étais pas assez politiquement correcte pour faire un speech sur les opprimés. Malheureusement pour moi, enfin dans mon idée, quand on vous donne un Oscar, c'est pour votre travail d'acteur.»
Sources : Madonna, par Barbara Victor (Flammarion, 2001), Studio Magazine (juin 1996), Première (mars 1993), Première (juin 1991), Première (octobre 1990), imdb.com