En 2010, une trentaine de personnes travaillaient encore dans une agence qui supervisait l'assèchement définitif d'un lac, dans le nord de la Grèce. Le seul problème, c'est que les travaux avaient été complétés en 1957! Cinquante-trois ans plus tôt!
«Personne ne sait au juste ce que fait l'agence, s'est étonné l'équivalent du Vérificateur général de la Grèce. Tous les ans, [l'agence] remplace des employés. L'organisme est géré par un conseil d'administration, [...] et le président dispose même d'un chauffeur.»
À la même époque, le ministre de l'Agriculture et quatre employés se partageaient 64 lignes téléphoniques différentes! Le Ministère versait aussi des subventions à des plantations de coton qui n'existaient pas, dans une région rocheuse totalement dépourvue de terres cultivables...
Dans le système public grec, un système de prime complètement loufoque permettait de maintenir les salaires officiels extrêmement bas. Des fonctionnaires touchaient des primes pour arriver à l'heure. Des professeurs touchaient des primes pour être bien habillés. Des gardes-chasse obtenaient même une prime lorsqu'ils travaillaient en plein air!
On aurait même recensé le cas d'un employé qui touchait une prime lorsqu'il devait travailler au deuxième étage...
La chasse aux papillons
Faut-il aborder le douloureux sujet des impôts, dans un pays où la fraude fiscale était souvent considérée comme un sport national? Jusqu'à l'an dernier, à peine 5000 contribuables déclaraient des revenus supérieurs à 120 000 $ par année. Une farce, quand on sait que la Grèce compte 11 millions d'habitants.
«Les impôts grecs partaient à la chasse à l'éléphant avec des filets à papillon, explique une marchande de légumes dans le grand marché d'Athènes. Et ils s'étonnaient de ne rien capturer.»
Au printemps 2010, dans les quartiers chics du nord de la capitale, à peine 300 résidences déclaraient leur piscine, une obligation. Avec l'aide d'images satellites, le fisc en aurait dénombré 17 000. Mais les citoyens les plus débrouillards ont aussitôt réagi. Ils ont recouvert leur piscine d'une toile imitant le béton, la céramique ou le gazon. Cela les rend invisibles à partir du ciel...
Cette semaine, les médias grecs parlent d'un ancien policier qui touchait des allocations pour 19 enfants fictifs. Le gars utilisait de faux certificats de naissance et des photos d'enfants récupérées sur le Web. Il a fini par attirer l'attention des autorités parce que sa famille était devenue la plus nombreuse de toute la Grèce.
Mais les plaisantins disent qu'il est devenu suspect précisément parce qu'il se donnait la peine de remplir une déclaration d'impôts...
Pour augmenter la pression sur ceux qui ne payent pas leurs impôts et leurs dettes, le ministère des Finances avait eu l'idée de publier une sorte de palmarès des mauvais payeurs. Mal lui en prit. Au tout premier rang, on remarquait la compagnie des chemins de fer. Une propriété... du gouvernement grec.
Le grand déballage
Pourquoi on raconte tout cela? Parce qu'une partie de la Grèce a décidé que ça ne pouvait plus durer. La corruption pourrissait le pays. Depuis l'attribution des grands contrats jusqu'aux petits gestes du quotidien. Les fakelaki, ou «petites enveloppes», étaient souvent devenues la règle pour quiconque souhaitait obtenir un service rapide. Encore aujourd'hui, il est fréquent de remettre de l'argent au médecin. Environ 50 $ pour une consultation. Jusqu'à 2000 $ pour une opération majeure.
Mais les temps changent. Un peu partout, les commerçants insistent pour vous donner la facture du moindre achat. Même les passants s'en mêlent. «Vous aussi, les touristes, vous devez nous aider à détruire le marché noir», m'a sermonné une vieille dame, en me donnant une facture que j'avais omis d'empocher.
Quand on y pense, même les statistiques officielles constituent un champ de bataille. Pendant des années, la Grèce falsifiait ses comptes, et l'Europe faisait mine de ne rien voir. Au début de l'année 2009, à la veille du désastre, le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia, pouvait même claironner : «L'économie grecque se trouve en meilleure condition que la moyenne des pays de la zone euro [...].»
Une déclaration que les Grecs ont comparée à celle d'un désespéré qui se jette du haut d'un immeuble de 150 étages. Et rendu à mi-chemin, il s'écrit joyeusement : «Jusqu'ici, malgré ce que me disaient les oiseaux de malheur, tout va bien.»
En Grèce, un proverbe stipule que les sages parlent et que les imbéciles décident. Ce n'est pas très flatteur pour les politiciens. Hier encore, les journaux faisaient leurs manchettes avec le dévoilement des actifs des parlementaires. Mais que les lecteurs sensibles se rassurent. On leur épargnera les commentaires entendus autour des kiosques à journaux...
Dans les manuels savants, la politique grecque a souvent été comparée à un troc, grâce auquel l'élu s'assure de votre appui en échange d'un emploi, d'un privilège ou d'une faveur. Chaque citoyen grec connaît d'ailleurs au moins une anecdote qui relègue Maurice Duplessis au statut d'enfant de choeur.
«Chez moi, à la campagne, le député embauchait plusieurs assistantes, dont la principale fonction consistait à compiler les faveurs accordées, explique le propriétaire d'une entreprise informatique. Elles écrivaient dans de grands livres : le fils de M. Untel a reçu un emploi de fonctionnaire. Le maire de tel village a reçu un pont. Et ainsi de suite. Le député savait exactement qui lui appartenait.»
Reste que la Grèce a bien d'autres soucis. Hier, le ministre des Finances, Evangélos Vénizélos, a suggéré que le chômage pourrait atteindre 25 % l'an prochain. Un chiffre équivalent à celui des États-Unis en 1933, au pire moment de la Grande Dépression.
Que pense de tout cela la citoyenne grecque dont on annonce les 100 ans, sur un petit feuillet communautaire? Difficile à dire. Depuis décembre 1911, Madame a connu une guerre contre la Bulgarie, deux guerres contre la Turquie, deux guerres mondiales, une guerre civile, deux dictatures militaires et deux crises économiques majeures, au cours desquelles le pays a été pratiquement ruiné chaque fois.
Comme disait à la blague le gérant des Cubs de Chicago, une équipe qui n'a pas gagné les Séries mondiales du baseball depuis 1908 : «Il peut arriver à tout le monde de connaître un mauvais siècle.»
Mais il y a tout de même des limites.