Bernard Lamarre présidait aux destinées de Lavalin, en 1972, un an avant que ne débutent les travaux dans les chantiers du complexe La Grande. «Nous, les Québécois, nous faisions des écoles, des couvents, des hôpitaux», caricature-t-il avec humour.
«Il y avait beaucoup d'usines de pâtes et papiers.» Et elles étaient l'oeuvre de firmes étrangères, anglaises, américaines ou canadiennes anglaises. Les chantiers du Nord changeront cela.
«C'est un des grands projets où les Québécois s'occuperont de la gérance, poursuit M. Lamarre. Cela nous a amené beaucoup en crédibilité pour faire de la gérance de projets, ici ou à l'international.»
À l'époque, précise celui qui est ingénieur de formation, au moins de 75 à 80 % des revenus de Lavalin provenaient des activités en territoire québécois. En 2008, SNC-Lavalin en a tiré à peine 9 % de son chiffre d'affaires. Celui-ci s'élève à 6 milliards $ pour l'entreprise implantée dans une centaine de pays et qui embauche22 000 employés.
André Caillé
Il n'y a pas que les firmes d'ingénierie qui ont profité de la ruée vers l'énergie du Nord, commente André Caillé, l'ancien patron d'Hydro-Québec. «Cela a aussi permis l'établissement au Québec» de grands manufacturiers. Ces grands noms sont, entre autres, GE et Alshtom, fait-il remarquer. «Beaucoup [d'expertise en] usinage s'est développé au Québec, grâce à cela.»
André Caillé a fait remarquer que la politique a consisté à orienter les firmes vers une spécialisation. Les appels d'offres d'Hydro-Québec ne sont pas en fonction du prix, mais de la compétence, dit-il en substance. Certains groupes se sont spécialisés en transport d'électricité; d'autres en production, enchaîne-t-il.
«Cela a donné le résultat escompté. Les firmes d'ingénierie [québécoises] exportent ce savoir-faire.» Il donne l'exemple de Rousseau Sauvé Warren, idéateur du plan de base de La Grande. La firme a pratiquement été mise au monde par la conception du complexe hydroélectrique. En 2009, elle était établie dans 50 pays, comptait sur plus de 500 employés et avait un chiffre d'affaires de 50 millions $.
L'impact de la baie James va au-delà de la taille des entreprises du «Québec inc.». «Sur le plan économique, comparez Hydro-Québec et Hydro-Ontario, depuis 1970», explique l'ex-ministre libéral Guy Saint-Pierre. «La balance a penché» en défaveur de la société d'État ontarienne qui s'est tournée à la même époque vers le nucléaire. «Le curieux là-dedans, c'est que [l'hydroélectricité], au départ, c'est Hydro-Ontario avec les chutes du Niagara», mentionne l'ancien dirigeant de SNC-Lavalin, en admettant que la province voisine avait peu de rivières à exploiter.
«Avec la baie James, reprend Bernard Lamarre, nous étions certains que les retombées de la construction se situaient à au moins 90 % au Québec. Pour le nucléaire, cela ne devait pas être plus que 20 ou 25 %.»