Les histoires d'amour finissent mal, en général, dit la chanson. Martine Tremblay, qui fut chef de cabinet d'un René Lévesque en fin de carrière politique, qualifie le lien qui unissait le fondateur à son parti d'une relation «amour-haine».
Même de l'extérieur, l'observateur averti qu'est le sénateur et ex-stratège libéral Jean-Claude Rivest, note que «René a toujours eu un problème avec son parti. Il n'aimait pas le PQ. Mais il avait un respect infini pour ses militants».
Les tensions ne dataient pas des années de fin de règne. À l'été 1976, un mouvement s'était organisé autour des députés Robert Burns et Claude Charron pour que le «vieux parte»! Le chef n'avait que 53 ans, signale un de ses ex-ministres, Yves Duhaime. M. Lévesque sera sauvé par le déclenchement précipité des élections par le libéral Robert Bourassa.
En juin 1985, l'horizon est totalement bouché à l'intérieur même de la formation souverainiste lorsqu'il se résout à tirer sa révérence. Martine Tremblay rappelle qu'il effectuait un deuxième mandat, que sa santé «lui posait des problèmes». Surtout les apparatchiks de sa formation lui rendaient les choses «pénibles».
«Ils ont utilisé des armes [contre leur chef] comme on n'en voit pas dans d'autres partis», laisse-t-elle tomber. L'organisation péquiste «s'est braquée», allant jusqu'à bloquer la tenue d'assemblées d'investiture pour un gouvernement à qui il ne reste que quelques mois.
Il faut dire que l'équipe Lévesque a subi une succession de coups durs qui débute avec le référendum perdu de façon décisive, le 20 mai 1980. Il y aura une embellie qui permet sa réélection.
Autrement, les crises ne cessent d'éclater : rapatriement unilatéral de la Constitution, crise économique profonde, bataille rangée avec les syndicats de la fonction publique. Et des déchirements internes se produiront: le «renérendum», un plébiscite organisé par le chef pour casser une décision de son conseil national; et le «beau risque», la main tendue au premier ministre fédéral Brian Mulroney, provoquera une cascade de démissions chez d'influents ministres.
Trop dur?
Jacques Léonard était du groupe de ministres démissionnaires. Il insiste n'avoir jamais «grenouillé» contre son premier ministre. «Mais il nous a mis dans la position où c'était la souveraineté ou le beau risque. Il a scié la branche sur laquelle il se tenait.» Lorsque M. Lévesque remet sa démission, soutient M.Léonard, le conseil national du PQ «s'apprêtait à le battre».
Le PQ dévore-t-il ses chefs - et l'a-t-il fait avec son fondateur? Il n'y a pas de réponse unanime. Certains le croient.
«On n'a qu'à regarder» le sort réservé à plusieurs leaders qui ont tenu la barre, suggère Gracia O'Leary, une des premières attachées de presse de M. Lévesque. «C'est un parti très dur avec ses chefs. Mais c'est un parti d'idées.»
Pour Pierre Marois, un des piliers dans les cabinets Lévesque, «les mouvements progressistes [comme le PQ, dit-il] le sont toujours avec leurs leaders. Il y a comme une contradiction de fond. On oublie l'humain.»
D'autres voient les choses d'un autre oeil. Le politologue Louis Massicotte, de l'Université Laval, souligne que «le chef avait pris de moyennes libertés avec le programme» du PQ en matière de thèse souverainiste.
«Est-ce que ce ne sont pas tous les partis qui dévorent leur chef? répond un proche de Lévesque, Yves Michaud. Mais dans le cas du leader souverainiste, il croit plutôt «qu'il s'est mis à la porte».
S'il y a eu rébellion à la toute fin, «jamais le parti n'aura été aussi discipliné», soutient Denis de Belleval, un ministre qui avait quitté, en 1982, le cabinet sur la question des coupes de salaire aux fonctionnaires.
Un de ses collègues, l'économiste Rodrigue Tremblay, estime que «M. Lévesque a toujours eu des problèmes avec l'aile gauche du PQ». Mais il rappelle aussi que le chef a souvent menacé ses partisans de démissionner. «Un parti, ce n'est pas une armée», philosophe-t-il.
Mais quelle que soit l'opinion sur l'intransigeance alléguée du PQ, plusieurs conviennent qu'il a été «triste» de voir un René Lévesque contraint de partir. À la suite de tractations en coulisse et de fuites dans les médias, mais aussi victime de problèmes de santé, il remet sa lettre de démission le 20 juin 1985.
Un départ dans l'amertume. Pierre Marois n'a pas oublié la soirée d'adieu qu'organise le Parti québécois pour «honorer» son créateur, le 27 septembre. Il se fait remettre une carte de membre à vie du PQ. Comme le dit la publicité, laisse tomber le chef déchu à son auditoire, «ne partez pas sans elle, mais partez»!
Ironiquement, il n'est plus un seul conseil national où un militant ou un élu ne se réclamera pas de feu René Lévesque, de «Saint-René». «Des fois, ça me fait sourire», admet Martine Tremblay.
Mais son ancien patron demeurera une référence pour des questions comme l'intégrité, le financement populaire, «sa façon de faire de la politique. Le réflexe de réappropriation» de sa mémoire par les militants péquistes est «normal».
D'autant, poursuit-elle, que sa réhabilitation auprès de l'ensemble des Québécois s'est accomplie avec la publication de ses mémoires - Attendez que je me rappelle - en 1987. «Une sorte de retrouvailles [...] avec le René Lévesque que le monde aimait.»