Jean-Claude Rivest, conseiller spécial de Robert Bourassa et dernier libéral à évacuer le village bétonné du pouvoir, le «Bunker», sur Grande Allée, «faisait» ses boîtes. Est entré René Lévesque.
«Ah! Je suis bien embarqué avec tous les beaux esprits que j'ai!» lui a lancé le nouveau premier ministre avec l'ironie mordante que tous lui connaissaient. «Et même pas un n'a jamais été au gouvernement»! a relancé le chef et fondateur d'un parti qui n'existait pas huit ans plus tôt.
Lorsque les ministres du gouvernement du Parti québécois s'assoient pour une première séance, le 1er décembre 1976, il y a autour de la grande table pas moins de 10 détenteurs de doctorat. Une poignée n'avait pas de diplôme, mais «je le dis très objectivement», commente Claude Morin, nommé à un portefeuille clé, les Affaires gouvernementales, «c'était le Conseil des ministres le plus instruit de l'histoire du Québec».
«Jusqu'à ce jour, le plus bel aréopage [de politiciens], avec des personnalités très fortes», ajoute Gracia O'Leary, une des premières attachées de presse de M. Lévesque. En ces années de démarrage, dans les trois premières de son mandat, «il était conscient d'avoir dans son équipe l'élite de ce qui existait dans leur domaine». Pour un fidèle parmi les fidèles, Marc-André Bédard, «de quoi faire plus qu'un conseil des ministres».
Dans la grande salle du Bunker, surnommée la «soucoupe volante», ce matin-là, deux docteurs «docteurs». Mais aussi des docteurs en génie minier, en théologie, en criminologie, en droit constitutionnel et trois autres en économie, issus des institutions les plus réputées, en Occident, des deux côtés de l'Atlantique.
«L'avantage que nous avions individuellement est que nous étions plus scolarisés» que les hauts fonctionnaires sous leurs ordres, se rappelle Yves Duhaime. Quand un Parizeau, diplômé de la prestigieuse London School of Economics, rencontrait son sous-ministre, «il parlait le même langage, il comprenait l'économie».
Pour Jean-Claude Rivest, devenu depuis sénateur siégeant sans bannière à Ottawa, l'histoire a bien fait les choses pour le Parti québécois de 1976. «Il avait toute une équipe», en quelque sorte, dit-il, «la crème de la Révolution tranquille», lancée par le libéral Jean Lesage.
Au début de la décennie 60, celui-ci avait permis à René Lévesque de nationaliser les compagnies d'électricité et à Paul-Gérin Lajoie de créer le ministère de l'Éducation, reprend M. Rivest. Mais «sa plus grande réalisation a été la haute fonction publique. Tous ces gens étaient en place, ils avaient atteint une maturité professionnelle. M. Lévesque a eu [droit à] un encadrement superbe».
L'ironie, c'est que René Lévesque était lui-même un décrocheur, n'ayant pas terminé ses études universitaires. «Il était très intelligent, très cultivé», tient aussitôt à corriger Jean-Roch Boivin, chef de cabinet de 1977 à 1984. «Ce qui l'a aidé, c'est l'autorité morale qu'il avait [...] sur ses collègues.»
Claude Morin abonde dans le même sens. Le responsable du dossier référendaire estime que, par sa composition, c'est le «genre de conseil qui aurait pu déraper. [...] Mais tout le monde avait un tel respect pour M. Lévesque, que personne ne songeait à le contester», en tout cas, jusqu'à ce que le référendum de 1980 se pointe à l'horizon.
En ce début de règne, le génie du chef du gouvernement sera de laisser ses ministres... besogner et palabrer. Pour Yves Duhaime, alors nommé au Loisir, Chasse et Pêche, «M. Lévesque a été d'une patience inouïe».
Jean-Roch Boivin, en qui le premier ministre avait la plus grande confiance, rappelle qu'il était «banal» que les séances du Conseil s'étirent jusqu'en soirée ou s'étalent sur toute une fin de semaine. La pratique n'a plus cours depuis belle lurette sur la colline parlementaire.
Au bout de la table, René Lévesque écoutait. «Sa grande qualité, estime Denis de Belleval, alors à la tête du portefeuille de la Fonction publique, c'était de laisser parler tout le monde. Des fois, on en abusait. Mais ça donnait une grande cohésion» à l'équipe Lévesque, croit-il.
Sans expérience, mais du vécu
Dans tout ça, la mince expérience parlementaire des membres de ce cabinet n'a pas été un facteur. «Ce n'est pas si compliqué que ça», laisse tomber Yves Duhaime. Jean Lesage n'était-il pas aussi le seul à avoir assumé une fonction ministérielle lorsqu'il est élu en 1960?
Et ce parti qui prend le pouvoir pour une première fois compte sur des gens qui ont un vécu politique. Certains sont là depuis la fondation du Parti québécois, en 1968. Plusieurs ont fait campagne, lors des scrutins de 1970 et de 1973. «Cette équipe était soudée par six ans» de militantisme, au moins, se souvient Yves Duhaime.
«Les ministres qui se sont retrouvés» dans la «soucoupe volante» se connaissaient tous. Et ils étaient aussi unis «par une admiration et une fidélité à M. Lévesque. C'est pour ça qu'on en a fait tant en si peu d'années».
La complicité fonctionnera trois ans, «l'âge d'or» du gouvernement Lévesque. De 1977 à 1979, la liste des projets majeurs réalisés apparaît toujours remarquable. Des sujets délicats, controversés, mettant en scène de puissants groupes d'intérêt.
Pour mémoire, signalons la Charte de la langue française, la loi antibriseurs de grève, celle sur la protection des consommateurs, le zonage agricole, l'assurance automobile, la formule Rand dans les relations de travail ou encore l'abolition des clubs privés de chasse et de pêche. Sans compter le début d'un exercice typiquement péquiste, un sommet sur l'économie, à Pointe-au-Pic.
Lesage
Louis Bernard, chef de cabinet et «mandarin» sous René Lévesque, convient que «l'équipe du tonnerre» dans laquelle M. Lévesque a été un membre important a abattu encore plus de boulot.
En 1960, dans un État qui n'avait même pas de ministère de l'Éducation, le premier ministre libéral «Jean Lesage avait tout à faire. L'action du gouvernement était complètement à repenser» au sortir d'une ère parfois injustement baptisée la Grande Noirceur de Maurice Duplessis.
En 1976, pour ses réformes en santé, les structures existaient, rappelle M. Bernard. «Pour la santé, les structures [aussi] étaient en place.» Néanmoins, il se rappelle que les «débuts ont été assez échevelés».
Une période «emballante», signale Pierre Marois. «Il n'y avait pas un conseil des ministres sans un nouveau projet. Dans les premiers temps, il régnait une certaine cacophonie sur la place publique», laisse tomber celui qui était ministre d'État au Développement social.
Jean-Claude Rivest, qui travaillait dans le cabinet de celui qui avait été chassé du pouvoir, le libéral Robert Bourassa, se rappelle avec amusement le climat. «À l'époque, ils ont beaucoup causé, les beaux esprits!»
Mais contrairement à ce qui se passe avec le gouvernement de Pauline Marois, glisse-t-il, ils «n'ont pas reviré de bord» sur les «six ou sept engagements majeurs» pris par le Parti québécois. René Lévesque a fait «tout ce qu'il a promis, convient-il, mais sans précipitation».
Pour un des hommes forts du cabinet Lévesque, Jean-Roch Boivin, un des éléments du programme cimentait encore davantage l'équipe. Avec l'obligation de tenir un référendum à l'intérieur du mandat, «les petits désaccords étaient balayés sous la table. Ils étaient tellement occupés à faire de nouvelles lois».
La carrière politique de René Lévesque en quelques dates
24 août 1922
Naissance à Campbellton, au Nouveau-Brunswick
1960
Débuts en politique. Il est élu sous la bannière du Parti libéral du Québec (PLQ).
1962
Au ministère des Richesses naturelles, Lévesque propose la nationalisation des compagnies d'électricité. Le PLQ en fait un enjeu électoral en déclenchant des élections anticipées, qu'il remportera.
14 octobre 1967
Il claque la porte du PLQ, devient député indépendant et fonde le Mouvement souveraineté-association (MSA).
14 octobre 1968
Nommé président du Parti québécois (PQ), qui naît de la fusion du MSA et du Ralliement national, auxquels se greffera le Rassemblement pour l'indépendance nationale.
29 octobre 1973
Le PQ devient l'opposition officielle... sans René Lévesque. Celui-ci mord une fois de plus la poussière après une première défaite aux élections de 1970.
15 novembre 1976
René Lévesque porte au pouvoir le PQ et devient le 23e premier ministre du Québec. Il s'est auparavant engagé à mener un référendum avant de déclarer la souveraineté de la province.
20 mai 1980
Subit une cuisante défaite au premier référendum sur la souveraineté. Le NON voté par 59,4 % des Québécois inspirera son célèbre «Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire: ''À la prochaine fois''.»
4 au 5 novembre 1981
Le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, s'entend avec les provinces sur le rapatriement de la Constitution en l'absence de René Lévesque. Ce chapitre deviendra la «nuit des longs couteaux».
1984
René Lévesque entrevoit le «beau risque» de rouvrir le dossier constitutionnel et de faire preuve d'ouverture vis-à-vis Ottawa. Il annonce que la souveraineté ne sera pas l'enjeu de la prochaine élection.
20 juin 1985
Contesté, Lévesque démissionne du Parti québécois.
1er novembre 1987
René Lévesque meurt d'une crise cardiaque à l'âge de 65 ans.
Une recherche d'Olivier Parent