Rien de mieux que de jouer aux boules avant de se prendre la tête. Car le jury cannois, comme chaque année, aura du pain baguette sur la planche afin de départager les aspirants aux honneurs. Qui du Audiard ou du Haneke, voire du Carax, mérite la Palme d'or? Trintignant ou Schoenaerts?
Les résultats sont attendus en soirée dimanche. D'ici là, il reste encore pas mal de boulot à votre visionneux de films préféré, qui travaille fort pour ne pas succomber à une conjonctivite aiguë. Reste entre autres le Cronenberg, mais après le choc Holy Motors, amenez-en des histoires à coucher dehors, pas de sac de couchage.
À moins d'une surprise - et Dieu sait que Cannes est passé maître dans l'art de vous en envoyer parfois une entre les dents -, le très attendu On the Road (Sur la route) de Walter Salles, inspiré de la vie et de l'oeuvre de Jack Kerouac, ne figurera pas au tableau final. Avec raison. Trop classique, trop formel, trop désincarné, trop quelconque finalement. Et, à 2h17, trop long.
Le film s'attarde aux folles années de Sal Paradise (Sam Riley), en compagnie de son pote rock'n'roll et dévergondé Dean Moriarty (Garrette Hedlund). Au gré de leurs errances à travers les États-Unis et le Mexique, les deux amis vont explorer quelques chemins de travers où abondent les substances illicites et les parties de jambes en l'air, à deux et à trois, avec une jeune fille à la cuisse très légère, Marylou (Kristen «Twilight» Stewart).
Mais au bout de la route, c'est le désespoir qui attend Moriarty, affligé du mal de père. Quant à Kerouac, fort d'une mémorable expérience des choses de la vie, il s'installera à sa machine à écrire pour la rédaction de son célèbre rouleau, On the Road.
Le film de Salles a été accueilli dans la quasi-indifférence, hier matin, lors de la projection de presse. Quelques discrets applaudissements qui se sont tus rapidement.
Beaucoup de monde sur l'estrade pour défendre le film en conférence de presse. Outre Salles et le jeune Sam Riley, on retrouvait, allons aux incontournables, Kristen et Kirsten (Stewart et Dunst, cette dernière habillée en princesse), Garrett Hedlund, le producteur Roman Coppola et un Viggo Mortensen qui s'est amusé à sortir son drapeau du Canadien.
À croire que l'acteur le trimballe partout où il va. C'est la troisième fois, minimum, que je le voyais afficher son amour pour la Flanelle. On se calme, mon Viggo, on se calme, qu'est-ce que ce sera quand arrivera le grand soir?
Depuis l'achat des droits du livre de Kerouac par Francis Ford Coppola, il y a 30 ans, plusieurs réalisateurs ont été associés au projet On the Road. Salles, auteur d'un autre road-movie, l'excellent Carnets de voyage, est celui qui a finalement remporté l'adhésion de Coppola fils. «C'était le bon choix. Tout cadrait parfaitement», a indiqué ce dernier.
«Ce livre représente l'éveil politique et social d'une jeunesse qui découvre une géographie humaine qui lui était étrangère, dans une culture extrêmement conservatrice, a expliqué le réalisateur. Les personnages ont le courage de faire l'expérience de tout, de se rendre au bout d'une frontière qu'ils n'atteindront jamais. C'est le passage de l'adolescence à l'âge adulte, la perte de l'innocence, la fin d'un rêve.»
Cinquante-cinq ans après sa publication, On the Road reste une oeuvre qui fait toujours sens auprès de la jeunesse. Viggo Mortensen l'a lue la première fois à 18 ans et en conserve un souvenir émotif. «L'essence du roman renvoie à la prise de conscience actuelle des jeunes du monde entier qui incarnent l'esprit de changement à travers des manifestations, des jeunes qui rejettent le statu quo, l'autorité.»
Le moment aurait été bien choisi d'évoquer les manifestations au Québec, surtout avec sa passion pour Montréal et le Canadien, mais Mortensen ne l'a pas fait. Sans doute avait-il la tête au prochain repêchage.
Tourné en partie à Montréal, On the Road compte quelques noms québécois au générique. À commencer par la comédienne de Québec Marie-Ginette Guay, dont on avait hâte de découvrir la place réservée à son rôle de mère de l'écrivain, Ma Paradise.
Ses présences sont regroupées essentiellement en première partie, à travers quelques plans discrets, puis des scènes où elle défend une phrase ou deux, avec l'accent rugueux des Canadiens français exilés aux États-Unis à l'époque. On a bien aimé son «Qué cé qu'y fait?»
Bien entendu, il faudra voir le film en version originale pour savourer le ton. En version doublée, hum, pas sûr...