Carrés rouges à Cannes

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Notre critique de cinéma Normand Provencher est à Cannes à l'occasion du 64e festival dont l'enjeu est l'obtention de la prestigieuse Palme d'or. »

Xavier Dolan a porté le carré rouge jusque... (AFP)

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Xavier Dolan a porté le carré rouge jusque sur le tapis de la même couleur, au Festival de Cannes, vendredi, de même que les acteurs de son film, Laurence Anyways: Natalie Baye, Melvil Poupaud et Suzanne Clément.

AFP

Normand Provencher
Le Soleil

(Cannes) Le conflit étudiant québécois s'est transporté de façon symbolique sur le tapis rouge de Cannes, vendredi soir, alors que toute l'équipe du film Laurence Anyways, le jeune Xavier Dolan en tête, a arboré le carré rouge, lors de la mythique montée des marches. Avec plus de 200 photographes de la presse internationale aux premières lignes, disons que le petit bout de tissu risque de connaître une résonnance planétaire.

Outre Dolan, qui avait troqué sa traditionnelle tignasse pour une coiffure gominée du début du siècle, style Di Caprio de première classe dans Titanic, Suzanne Clément, Monia Chokri, Yves Jacques, Magalie Lépine-Blondeau et la productrice Lyse Lafontaine, même les Français Nathalie Baye et Melvil Poupaud, pourtant à mille lieues de nos soubresauts sociaux, affichaient le controversé carré à la boutonnière. Le maître de cérémonie n'y a fait aucune allusion.

Dans la foule, on ignorait tout de la signification du symbole. «Aucune idée, je ne sais pas...» lance un quidam au journaliste québécois, un as dans l'art de feindre l'ignorance la plus crasse, les deux mains dans le dos.

Il y a plus. Un acharné échange Twitter de fin de soirée a permis de se faire confirmer une information de première main: même le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, portait le carré rouge sur la scène de la salle Lumière lors de la présentation du film, sans doute pour être au diapason de la bonne vieille formule diplomatique franco-québécoise: non-ingérence, non-indifférence...

Le cinéaste de 23 ans s'était ouvert sur son geste politique, quelques heures auparavant, aux trois journalistes québécois venus à sa rencontre, dans une chambre d'un chic hôtel cinq étoiles. Tout cela, après s'être lancé comme un gamin sur l'immense lit, avec un sacre bien senti traduisant un heureux mélange de fatigue et de fébrilité.

«J'ai envoyé du monde faire le tour de la ville pour me trouver de la feutrine rouge. Je tiens à afficher mes couleurs parce que j'ai peur de ce qui arrive à la jeunesse du Québec, câlisse, avec ce régime autoritariste. Le conflit a pris des proportions incroyables. Ce n'est pas le Québec que je connais.»

Depuis son arrivée à Cannes, le jeune prodige n'a pas eu une seconde à lui. Samedi, 75 entrevues, excusez du peu, figurent à son agenda, en plus de séances photo pour le New York Times, Vanity Fair et l'édition britannique de Vogue. Y a-t-il encore quelqu'un pour douter de la notoriété du X?

Dolan, on le sait, est un habitué de la Croisette malgré son jeune âge. Cannes a contribué à faire connaître ses deux films précédents, J'ai tué ma mère et Les amours imaginaires. Le buzz pour Laurence Anyways était fort, très fort. Hier, à la séance de presse de début d'après-midi, la file d'attente s'étirait sur une bonne centaine de mètres. À l'issue de la projection, le film a reçu une salve d'applaudissements, au début et la fin du générique. À peine deux ou trois spectateurs sont sortis en cours de projection.

Dolan doit maintenant composer avec toutes les critiques qui arriveront de partout à compter de demain. Lui qui avoue lire pas mal tout ce qui s'écrit sur lui risque d'user quelques paires de lunettes. Le titre passe-partout «Xavier Anyways», il commence d'ailleurs à en avoir marre, avis aux pupitreurs du monde entier.

Avis aussi à ses détracteurs: le X n'a pas l'intention de changer d'un iota. Surtout au sujet de l'utilisation des ralentis dans ses films: «Faut arrêter d'en parler, ils sont là pour rester», point à la ligne. Et au sujet de ses influences cinématographiques, que les critiques cessent de toujours revenir au Guépard de Visconti, il ne l'a jamais vu, point final.

«On parle beaucoup aussi de mes cadrages, de mon approche "surstylisée". Pourtant, Laurence Anyways a été tourné 70% du temps caméra à l'épaule, sans éclairage. Quant à la durée du film [2heures39 minutes], elle s'imposait d'elle-même, l'histoire en avait besoin pour créer cette espèce de nostalgie artificielle.»

Quant à sa relation avec le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, elle se porterait très bien, merci, malgré la controverse soulevée au sujet de la mise à l'écart de son film de la sélection officielle. «J'ai dit que j'étais content d'avoir été retenu à Un certain regard, mais déçu de ne pas être en compétition officielle. Nous avions de grandes espérances. Tout à l'heure, je suis allé voir Thierry Frémaux, qui avait un sourire mutin. Notre relation est très saine.»

Nos 20 minutes d'interview terminées, il a fallu faire vite pour attraper Nathalie Baye dans une autre chambre. La chevronnée actrice, qui joue la mère de Laurence, cet homme qui veut devenir femme, ne tarit pas d'éloges à l'endroit de Dolan. Elle qui a tourné avec plusieurs grands réalisateurs n'hésite pas à le classer parmi «les plus talentueux» croisés en carrière.

«Je n'aime pas trop comparer les réalisateurs entre eux, mais il a ce même amour pour le cinéma que Truffaut ou Spielberg [N.D.L.R., avec lesquels elle a tourné respectivement La nuit américaine et Arrête-moi si tu peux]. Il est extrêmement doué. Sur un plateau, il entretient un beau rapport avec les gens. Il est très respectueux. Il écoute les avis de son équipe.»

Yves Jacques, alter ego d'un professeur «weirdo et jovialiste» dans Laurence Anyways, a connu le «petit génie» Dolan alors qu'il avait 15 ans. «C'est son troisième film et certainement pas son dernier», avoue-t-il au Soleil. «Ou alors il va faire comme Arthur Rimbaud et faire complètement autre chose. Tout est arrivé si vite dans sa vie.»

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