Laurence Anyways: une femme en cache un autre

Dans le rôle-titre, Melvil Poupaud offre une performance... (Shayne Laverdière)

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Dans le rôle-titre, Melvil Poupaud offre une performance hybride audacieuse où féminité croissante et virilité volatile se font écho. Face à lui/elle, on trouve une poignante Suzanne Clément.

Shayne Laverdière

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Notre critique de cinéma Normand Provencher est à Cannes à l'occasion du 64e festival dont l'enjeu est l'obtention de la prestigieuse Palme d'or. »

(Cannes) Xavier Dolan représente un cas d'exception au cinéma québécois. Rarement a-t-on vu un cinéaste aussi jeune se faire un nom aussi rapidement. Après son percutant cri du coeur J'ai tué ma mère et le frivole Les amours imaginaires, notre électron libre continue à creuser avec Laurence Anyways le sillon d'une oeuvre riche et singulière, tant sur forme que sur le fond.

À l'affiche aujourd'hui sur les écrans québécois, la même journée que sa projection en sélection officielle cannoise (section Un certain regard), ce troisième long-métrage fait la démonstration d'une belle et étonnante maturité artistique pour un jeune de 23 ans. Le principal intéressé parle de son meilleur film. On lui donne raison.

Jouant d'un thème à la Almodóvar, Dolan propose une incursion atypique au coeur du dernier tabou, le transsexualisme. Incapable de vivre dans son corps d'homme, Laurence Alia (Melvil Poupaud), professeur de littérature dans un cégep, décide de devenir femme. Une question de vie ou de mort pour lui/elle.

La transition, on s'en doute, ne sera pas sans provoquer quelques dommages collatéraux dans son entourage. À commencer par sa compagne, Fred (Suzanne Clément), qui, une fois le choc de la nouvelle encaissée, décidera d'accompagner le futur ex-homme de sa vie sur le chemin d'une quête identitaire parsemée d'embûches.

Pendant toute la décennie 90, les destins de Laurence et de Fred évolueront en montagnes russes, sur fond de crises, de ruptures, de réconciliations et de nouvelles relations amoureuses insatisfaisantes, chacun revenant désespérément à cet amour qu'il croyait capable de survivre à tout, même à un changement de sexe.

La tâche d'être aux commandes d'une coproduction de 9 millions$, où il devait diriger une actrice de la trempe de Nathalie Baye (dans le rôle de la mère de Laurence), n'a pas fait perdre ses moyens à Dolan, bien au contraire. C'est avec l'assurance et l'aplomb d'un vétéran qu'il mène ce film dont la durée (2heures39 minutes) laissait craindre l'essoufflement, mais qui s'avère au bout du compte une belle réussite, malgré une volonté un peu trop appuyée de faire dans l'esthétisme et l'épate.

Le talent de Dolan s'exprime d'abord par un scénario qui privilégie la profondeur des sentiments aux clichés rattachés à la transsexualité. Jamais Laurence, en femme en devenir, ne donne dans le maniérisme, malgré ses tailleurs, ses bijoux, ses perruques. Aux préoccupations d'ordre mécanique ou cosmétique, Dolan fait le pari, brillamment relevé, d'une mutation feutrée, en douceur, qui se frotte néanmoins aux préjugés et à l'ostracisme ambiant.

Dans le rôle-titre, Melvil Poupaud offre une performance hybride audacieuse où féminité croissante et virilité volatile se font écho sans jamais dénaturer le propos du film. Face à lui/elle, on trouve une poignante Suzanne Clément, dans la peau d'un personnage complexe, confronté à une multitude de renoncements et de deuils.

Le sens raffiné de Dolan

Touche-à-tout et soucieux du détail, Dolan a vu à plusieurs aspects de son film. Non seulement signe-t-il le scénario et le montage, mais aussi la conception des costumes, dont le summum s'exprime à travers ce clan de travestis, famille adoptive de Laurence, formé de personnages hauts en couleur, sortis tout droit du monde de Michel Tremblay. Dolan possède un sens affiné de son art, en particulier pour les ambiances et les cadrages, fruit d'une collaboration avec la directrice des décors Anne Pritchard et le directeur photo Yves Bélanger.

La trame musicale, véritable personnage en soi, ne fait pas dans la discrétion. Aux accords originaux de Noia se succèdent une vingtaine de titres hétéroclites des années 90, des succès anglo-saxons (Kim Carnes, Headman, Depeche Mode) à la musique classique (Prokofiev, Brahms), en passant par des chansons du répertoire québécois populaire (Oxygène de Diane Dufresne, 1990 de Jean Leloup, Pour que tu m'aimes encore de Céline Dion...). Un peu de silence n'aurait pas nui.

Avec ce film maîtrisé et soigné, Dolan démontre qu'il possède une signature aussi vivante que singulière. Une carrière à la mesure de ses (grandes) ambitions l'attend plus que jamais.

Au générique

Titre : Laurence Anyways

Genre : drame sentimental

Réalisateur : Xavier Dolan

Acteurs : Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye, Monia Chokri, Susie Almgren, Yves Jacques, Sophie Faucher, Magalie Lépine-Blondeau, David Savard, Catherine Bégin, Emmanuel Schwartz, Jacques Lavallée, Pérette Souplex et Patricia Tulasne

Salles : Cinéplex Sainte-Foy, Cinéplex Beauport et Le Clap

Durée : 2h39

Cote : ***1/2

On aime : le jeu du duo Poupaud-Clément, la structure intelligente du scénario, l'éclectisme de la trame musicale, la finale

On n'aime pas : une volonté trop appuyée de faire dans l'épate, la trame musicale trop chargée

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