J'aurais aimé assister à la conférence de presse de von Trier. Surtout pour l'écouter parler de son film Melancholia, d'une sublime angoisse. Mais l'entendre en direct dire ses âneries aurait permis de voir la réaction de Charlotte Gainsbourg et de Kirsten Dunst. On imagine le malaise sur l'estrade.
En lieu et place, je suis allé comme bien du monde à la projection de La conquête, film assez bien tourné sur la marche vers le pouvoir de Nicolas Sarkozy. Que voulez-vous, à Cannes, chaque heure du jour apporte son cruel dilemme. Seule solution : que le don d'ubiquité vienne avec le badge d'accréditation. Y paraît qu'on travaille fort là-dessus.
Von Trier, donc. Un si grand cinéaste et si peu de jugement. Il y a longtemps que je soupçonne le bonhomme d'avoir un équilibre psychologique précaire. Ses multiples dépressions et autres crampes au cerveau semblent avoir sur lui autant un effet créateur que délétère. Il vient d'en faire la preuve. La direction du festival n'a pas tellement apprécié. Il s'est rétracté, affirmant avoir cédé à la «provocation» d'un journaliste. Mais le mal est fait. Et bien fait.
Dommage, car son Melancholia est très bon. Et assez capoté, bien sûr. Avec des images, mais des images d'une beauté à faire pleurer. Au point où je le voyais figurer au palmarès. C'était avant ce qu'on sait. Chose certaine, si le président du jury, Robert De Niro, veut foutre le bordel dans le poulailler, il sait maintenant quoi faire dimanche.
Tout cela nous distrait de notre mission première de journaliste: parler des vues. Et celle de Von Trier était assez puissante, merci. Une «belle histoire sur la fin du monde» comme il aime le présenter.
Ça se passe dans un château, un soir de noce, alors qu'une immense planète baptisée Melancholia fonce vers la Terre. La mariée (Kirsten Dunst), fragile de la boîte à poux, picole pas mal, se sauve de son mari prêt à passer à l'acte pour aller bizouner avec un autre dans la trappe de sable d'un trou de golf.
Le mariage ne passera pas la nuit. Y'a pas de soucis, c'est aussi la dernière journée de l'humanité. L'apocalypse approche, et ce ne sera pas beau à voir. Même Jack Bauer, ou plutôt Kiefer Sutherland, l'oeil vissé à son télescope, n'y peut rien.
Dans The Tree of Life, Terrence Malick s'intéressait à la genèse de l'univers. Le nihiliste von Trier parle de la fin du monde et, par la bande, de la fin de l'univers parce qu'il fait dire à Kirsten Dunst que nous sommes seuls, désespérément seuls.
Ce personnage déprimé, c'est lui. Von Trier croit que les mélancoliques seraient les moins angoissés en cas d'apocalypse annoncée. Parce qu'ils garderaient alors la tête sur les épaules en proclamant : «Qu'est-ce que je vous avais dit?» Les personnes «normales», elles, succombent à la panique, comme le personnage de Charlotte Gainsbourg. Vous savez quoi faire maintenant si la fin du monde est à 7h ce soir. Écoutez MétéoMédia.
Toujours est-il qu'à la sortie de la salle, un peu sonné mais pas trop déprimé, j'ai levé les yeux au ciel pour vérifier si une quelconque planète Melancholia menaçait Cannes. Rien. On a pu filer voir Sarko.
La conquête
La conquête était l'un des films les plus attendus cette année sur la Croisette. Contrairement aux cinéastes anglo-saxons qui aiment porter la vie de leurs politiciens au grand écran, les Français font preuve de plus de réserve.
Oubliez un quelconque scandale, le film de Xavier Durringer est assez réussi dans sa façon de montrer les tours de passe-passe de Nicolas Sarkozy pour devenir président de la République en 2007. Il l'avait dans sa mire de longue date, l'Élysée, et gare à ceux qui se trouvaient sur son chemin.
En fait, il y a deux films en un. Celui sur Sarko la bête politique que l'on connaît, et celui sur Sarko l'homme privé, démoli par sa séparation avec sa femme Cécilia. Le film navigue entre ces deux pôles, mais c'est de loin l'aspect politique qui l'emporte.
Denis Podalydès fait un Sarko très crédible, plus vrai que nature. Même façon de marcher, de parler, de fixer les gens. Dans le rôle de Jacques Chirac, Bernard Le Coq en impose tout autant. Et que dire de Samuel Labarthe, fabuleux en Dominique de Villepin.
Le film démontre surtout une chose qu'on savait déjà : la politique est le festival de la vacherie. On dit des choses de ses adversaires, mais des choses. Si Sarko est capable d'en balancer, ses adversaires ne donnent pas leur place.
Une, au hasard, de Chirac : «Nicolas, comme il a fini sa croissance, il lui manquera toujours cinq centimètres pour vraiment réussir.»