Tout le monde attendait le film de Cannes 2011. Le Saint-Graal qui aurait mis un frein brutalement à la course à la Palme d'or. Du genre : arrêtez tout, les mecs, la palme, c'est dans le sac pour Malick. Von Trier, Almodovar et les autres, circulez, y a plus rien à voir, et tout le monde à l'aéroport de Nice.
Deux heures et quart plus tard, une partie de la foule a applaudi, sans grande conviction. Quelques autres ont hué haut et fort. Ensuite, pendant une minute et des poussières sur Twitter, The Tree of Life a eu le dessus sur l'affaire DSK. J'ai participé au gazouillis collectif. Pour dire que le film m'avait déçu. Il aurait mieux fallu laisser décanter, le temps de digérer ce mystérieux poème aux images, disons-le haut et fort, absolument fabuleuses.
La journée a passé. Un mauvais panini vite avalé près d'un parc à pétanque en feuilletant le Nice-Matin. Un bon film libanais, celui de la ravissante Nadine Labaki. Un saut au happy hour des amis belges. Et pendant tout ce temps, des images du film de Malick me revenant sans cesse. Comme un ver d'oreille, version cinéma.
Un papillon se posant sur une main. Des images du big-bang. Deux garçons pleurant au bord d'une rivière. Un météore frappant la Terre. Des bulles de savon flottant au-dessus du gazon. Des vagues, encore des vagues. Un père apprenant à ses fils à frapper dans sa main comme un boxeur, à leur enseigner, une fois et une autre, que la vie, c'est pas de la tarte et qu'on devient bien ce qu'on décide d'être.
Tout cela ne fait pas tellement de sens, mais voilà, on y arrive, The Tree of Life n'est pas un film. C'est un tableau. Où chacun voit ce qu'il veut bien voir. Après l'avoir vu plusieurs fois de préférence.
Malick ne serait pas venu à Cannes pour défendre son film, quoique des badauds disent l'avoir aperçu. Le personnage, véritable mythe vivant, cultive une discrétion doublée d'une grande timidité. Son producteur Bill Pohland a indiqué que le réalisateur souhaitait que le public soit libre d'interpréter son film comme il veut.
Toujours est-il que ce rare Malick n'est pas un film décevant, je retire mes écrits prématurés de blogueur. La barre était si haute à franchir pour lui. Parlons plutôt d'un film obsédant. À voir idéalement la cervelle bien reposée, frais et dispos, non pas dans un festival de poules pas de tête, après avoir dormi cinq heures à «cauchemarder» qu'on rate le Kaurismäki.
The Tree of Life n'est pas un film qui s'accommode de l'urgence. Sans vouloir faire mon Yoda à cinq sous, il a besoin de temps. Et surtout de disponibilité d'esprit.
Ne me demandez pas de vous résumer le film. Ça commence par une parole d'Évangile de Job, une forme ectoplasmique rouge dans le noir, une fillette observant un troupeau de vaches. Tout cela sur un requiem de Tavener.
Ça se poursuit sur une mère recevant une lettre annonçant une mauvaise nouvelle. La mort d'un enfant jamais montrée. Sean Penn se réveillant sur un lit dans une grande ville. Un Penn déboussolé, perdu. Dans le ciel, des milliers d'oiseaux forment des grappes incroyables.
En voix hors-champ, des interrogations existentielles, comme des psaumes. Sur la foi, la mort, la solitude de l'homme, le néant. Seigneur, où étais-tu? Qui sommes-nous pour toi? Mère, rends-moi courageux.
Penn enfant a eu maille à partir avec son père psychorigide (Brad Pitt), qui élève ses trois garçons à la dure, dans le Texas des années 50. L'enfant voudrait voir son père mort tellement il le déteste. Pour mieux aimer sa mère (Jessica Chastain), véritable symbole de bonté et d'amour.
Et ça se poursuit pendant plus de deux heures, entre la création du cosmos, les premières amibes et les démons intérieurs du gamin devenu grand. Entre un dinosaure qui fait preuve de compassion à l'égard d'une autre créature blessée - là, on me perd un peu - et un bled du Texas où un père aime mal ses enfants. Et d'autres requiem, ceux de Preisner et de Berlioz.
En conférence de presse, Brad Pitt a indiqué avec raison qu'il faudrait «plusieurs jours» pour expliquer le processus de création du film de Malick. «C'est quelqu'un qui aime attraper la vérité au vol. Il a fait un film universel capable de toucher toutes les cultures.»
Je reverrais volontiers le film. Dans un autre contexte que la folie cannoise. Sans pression ni urgence de livrer un papier. Seulement pour essayer de comprendre, même s'il n'y a peut-être rien (ou tout) à comprendre. Comme le mystère de la foi.