Les promesses en santé ont porté principalement sur un meilleur accès aux médecins de famille. Deux millions de Québécois n'ont pas de médecin de famille. Ceux qui en ont un doivent souvent attendre de deux à trois mois avant d'avoir un rendez-vous. Les cliniques sans rendez-vous, les CLSC limitent le nombre de patients qu'ils peuvent voir dans une journée. Il reste l'urgence où il faut attendre bien souvent de longues heures si votre problème ne met pas votre vie en danger.
Le Dr Gaétan Barrette de la Coalition avenir Québec (CAQ) a promis que chaque Québécois aura un médecin de famille d'ici un an ou dans deux ans et demi dans une entrevue à Radio-Canada. Il propose également d'obliger les médecins de famille à travailler cinq heures de plus, de 17 à 22 heures, tous les10 jours, pour voir plus de patients.
De son côté, le Dr Réjean Hébert du Parti québécois (PQ), qui a qualifié son opposant caquiste de «père Noël», propose de régler le problème de l'accès à un médecin de famille d'ici quatre ans. Il entend augmenter la rémunération des médecins omnipraticiens.
Il y a quelques mois, le ministre sortant de la Santé, le Dr Yves Bolduc, a prédit que l'accès difficile à un médecin de famille se résorberait graduellement avec l'arrivée de nouveaux médecins et d'infirmières dans les Groupes de médecine de famille (GMF) d'ici 2016, soit dans quatre ans. Cette prévision avait soulevé bien du scepticisme, voire de l'incrédulité compte tenu de l'échec à régler le problème des urgences alors que le Parti libéral en avait fait une priorité lors des élections précédentes.
«Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce sont des idées qui ne sont pas nouvelles. C'est mot pour mot ce qu'on trouvait dans le rapport de la commission Castonguay-Nepveu en 1970. Le tome 4 volume 4. Après la réforme, on disait que chaque Québécois devrait avoir accès à un médecin de famille, qu'il ne travaillera pas tout seul, qu'il travaillera avec d'autres professionnels de la santé et qu'il sera responsable des soins de proximité, de la prévention», a rappelé André-Pierre Contandriopoulos, professeur au Département d'administration de la santé de l'Université de Montréal.
Dans les années 60, les travaux de la commission Castonguay-Nepveu avaient conduit à la mise en place de l'assurance maladie au Québec et à la gratuité des services médicaux. «On se retrouve 42 ans plus tard et on nous dit exactement la même chose», a déploré cet expert et observateur de longue date du réseau dela santé.
Groupes de pression
Dans les années 90, sous le règne du Parti québécois, le ministre Jean Rochon a bien tenté de dégager des budgets pour les cliniques, ce qu'on appelle la première ligne dans le jargon de la santé, en réduisant ceux des hôpitaux et des médecins spécialistes. Mais son gouvernement a préféré utiliser les économies pour atteindre le déficit zéro. «Depuis 42 ans, ce qu'on observe, un parti politique, un homme politique qui veut gagner de la crédibilité dans l'électorat doit dire la réforme, mais une fois élu, s'il ne veut pas perdre sa place, il faut qu'il ne fasse pas la réforme à cause des groupes de pression. M. Rochon l'a tentée. Il s'est fait ramasser et il a vu sa carrière politique finie», a affirméM. Contandripoulous qui est un partisan du régime public.
Par groupes de pression, il entend les hôpitaux, les médecins spécialistes qui n'ont qu'à laisser entendre que les listes d'attente s'allongeront si les budgets ne sont pas suffisants pour dissuader des élus de réduire leurs ressources.
Grands changements
Pour assurer un meilleur accès à un médecin de famille, de grands changements sont nécessaires selon le professeur Contandriopoulos. «Renverser le système, faire une culbute au système pour que la médecine spécialiste cesse d'être, de mener le jeu sur la médecine de première ligne. La capacité de faire ça n'est à peu près pas discutée dans la campagne électorale», a-t-il soumis. Il doute que l'ex-président de la Fédération des médecins spécialistes soit tout désigné pour faire ce boulot.
Il faut aussi revoir le paiement à l'acte qui n'est plus, à son avis, adapté au travail en équipe dans un GMF. «Pour que des équipes de première ligne, médecins et non médecins travaillent ensemble, il faudrait que l'on permette aux médecins de ne pas être pénalisés financièrement si une infirmière fait une partie du travail qu'il a l'habitude de faire. Il faut changer son mode de rémunération. Le mode de paiement à l'acte ne permet pas d'organiser des soins de première ligne avec de la prévention, de l'attention aux patients, aux personnes âgées qui prennent du temps», a-t-il soutenu.
Ras-le-bol prononcé
Le passé est souvent garant de l'avenir. Il craint que le prochain ministre de la Santé soit pris dans un étau comme le ministre Jean Rochon l'a été. Par contre, il constate un ras-le-bol prononcé de la population concernant les difficultés à avoir et à voir un médecin de famille. «La question fondamentale qui préoccupe chacun, si je tombe malade, c'est de savoir si je serai servi de façon équitable, si j'aurai des soins de qualité, et [...] globalement, si on ne gaspille pas mes impôts pour des choses qui sont inutiles. Tout le monde se pose ces questions-là», a-t-il souligné.
Le professeur ne désespère pas de voir la situation s'améliorer étant donné que tous les partis sont d'accord pour un meilleur accès à un médecin de famille qui vient en tête des besoins exprimés dans des sondages. La donne pourrait changer avec l'élection d'un gouvernement majoritaire. Du moins, il sera tentant dans une première année de mandat de faire des changements qui pourraient soulever de l'opposition. L'Ontario vient tout juste de le faire en réduisant les honoraires des médecins spécialistes.