Mitt Romney, c'est le gars que tout le monde aime haïr. Même quand on vote pour lui. Portrait d'un éternel mal-aimé, qui pourrait devenir le 45e président des États-Unis.
Lorsque Mitt Romney, l'ancien gouverneur du Massachusetts, se présente comme «un p'tit gars de Detroit», un vrai de vrai qui applaudissait les joueurs de baseball des Tigers, sûr que la moitié de l'État du Michigan éclate de rire. Le pire, c'est que l'ami Mitt ne cesse d'en rajouter. On l'a entendu s'extasier devant la forme des lacs du Michigan, la hauteur «parfaite» des arbres du Michigan, voire la couleur des gazons du Michigan.
Vrai que Mitt Romney n'a pas évoqué l'éclat du regard des achigans made in Michigan? Mais ne désespérez pas. La campagne électorale n'est pas encore finie...
En fait, Mitt Romney a grandi à Bloomfield Hills, une petite ville des gens riches et célèbres à environ 30 kilomètres de Detroit. À côté de Bloomfield Hills, la quatrième ville la plus riche des États-Unis, même Westmount passerait pour un repaire de mendiants! Moins col bleu que cela, tu meurs! Bloomfield, c'est le paradis de la rue privée. Une enclave de 4000 habitants aux allures de jardin, où même l'animalerie ressemble à une épicerie fine! Avant la crise financière de 2008, la moitié des propriétés y valaient plus de 1 million $.
À Bloomfield Hills, les affiches de la campagne de Barack Obama sont presque aussi rares qu'une boule de neige en enfer. On devine que les gens ont autant besoin de l'État qu'un poisson peut avoir besoin d'une tondeuse à gazon. Plus de 70 % des citoyens se déclarent républicains. Et pourtant, même ici, Mitt Romney ne déchaîne guère l'enthousiasme.
Sur les terrains privés, les affiches électorales de Mitt Romney sont souvent installées à l'écart, moins visibles que celles des candidats à un poste de juge ou de commissaire scolaire. Dans la rue Long Lake, une dame explique qu'il ne s'agit pas d'un hasard. «J'ai mis Romney à l'arrière. Les autres [candidats] me tiennent plus à coeur. Ce n'est pas mon préféré.»
Animosité tenace
Il faut dire qu'à l'intérieur même du Parti républicain, Mitt Romney fait l'objet d'une animosité tenace. En particulier au sein de l'aile la plus conservatrice, qui le compare souvent à un mollusque inodore et incolore. Pas grave. Romney n'a jamais eu peur du rejet. Ni du ridicule. Pour dérider une assemblée, il a raconté en ces termes son séjour comme missionnaire mormon en France, à la fin des années 60. «C'est toute une expérience de se rendre à Bordeaux, pour leur dire : "Abandonnez votre vin, j'ai une grande religion à vous proposer!"»
Il n'empêche. Entre l'automne 2011 et le printemps dernier, le Parti républicain a flirté avec une demi-douzaine de candidats avant de se rabattre sur Mitt Romney. Par défaut. Ou parce qu'il semblait le mieux placé pour battre le démocrate Obama. En résumé, les candidats républicains à la présidence se sont livré une lutte sans merci. Et Mitt Romney est le dernier qui soit resté debout, au milieu des ruines.
Sauf que la chicane de famille a laissé des traces. Par exemple, Mitt Romney ne peut plus évoquer sa carrière d'hommes d'affaires sans que ressurgissent des accusations sur les fermetures sauvages d'entreprises et le transfert d'emplois à l'étranger, gracieuseté de son propre parti. Et encore aujourd'hui, à travers le Michigan, des républicains affichent sur leur maison les pancartes des candidats défaits. Comme pour rappeler que Mitt Romney ne constituait pas leur premier choix.
Pourquoi tant de haine?
Curieusement, chez les Romney, le rôle de mal-aimé se transmet d'une génération à l'autre. Le père de Mitt, George Romney, constituait déjà la bête noire des conservateurs, lorsqu'il était gouverneur du Michigan, dans les années 60. Courageux, mais plutôt maladroit, George Romney a rencontré son Waterloo lorsqu'il s'est mis en tête de devenir le candidat républicain à la présidence des États-Unis. Au final, le candide candidat fut taillé en pièces par la presse, parce qu'il n'arrivait pas à éclaircir sa position sur la guerre du Viêtnam. On le comparait à «un missionnaire livré aux cannibales»...
«Observer la campagne de George Romney à la présidence, disait-il, c'était comme observer un canard essayant de s'accoupler avec un ballon de football», avait conclu le gouverneur républicain de l'Ohio, James Rhodes.
Ne souriez pas. Des années plus tard, c'est lorsqu'il évoque la mémoire de ce père défunt que Mitt Romney apparaît le plus sincère. À la fin août, il a même soutiré des larmes à la convention républicaine, en évoquant le romantisme de son père. «Tous les jours, a-t-il raconté, papa se levait tôt et il faisait parvenir une rose à maman, avec une note. Le jour où elle n'en a pas reçu, Maman a tout de suite compris qu'il était mort.»
Mais ce moment de grâce n'a pas duré. En septembre, juste au moment où Mitt Romney peaufinait son personnage «plus humain», la diffusion d'une vidéo, enregistrée à son insu, a failli tout gâcher. On y entendait notamment le candidat dénigrer les «47 %» d'Américains qui ne payent pas d'impôts, parce que leurs revenus sont insuffisants. «Je ne pourrai jamais les convaincre d'assumer leurs responsabilités et de prendre leur vie en main, se désolait-il, avec toute la condescendance d'un entomologiste évoquant une colonie d'insectes turbulents.
Le pari de Romney
On l'a dit. Lorsque Mitt Romney se présente comme «un p'tit gars de Detroit», sûr que la moitié de l'État du Michigan éclate de rire. Mais par un curieux retour des choses, c'est peut-être ici que son avenir présidentiel se jouera...
«Les gens sont prêts à admettre que Mitt Romney charrie un peu avec son lieu de naissance, même s'il a quitté la région depuis 40 ans», assure John Gallagher, journaliste au Detroit Free Press. «En revanche, son gros handicap, c'est d'avoir conseillé au gouvernement de laisser l'industrie automobile américaine faire faillite [en 2008]. Cela pourrait lui faire perdre des dizaines de milliers de votes en Ohio et dans le Michigan, dans les régions où l'industrie de l'automobile joue un rôle capital. Le Michigan avait déjà tendance à voter pour le parti démocrate, alors il ne comptait pas là-dessus. Mais dans l'Ohio, ça pourrait lui coûter cher.»
Tout se passe désormais comme si Mitt Romney faisait le pari que la déception et la rancoeur à l'endroit du président Barack Obama feront le gros du travail. Au diable la popularité. Au diable ces animateurs de radio de Detroit qui répétaient en boucle, cette semaine : «L'ouragan Sandy a soufflé si fort, qu'il a réussi à ramener un peu de l'argent de Mitt Romney aux États-Unis.»
L'électeur qui fera la différence, pour Mitt Romney, il ressemble à ce monsieur court sur pattes, au crâne aussi poli qu'une boule de quille, croisé à Bloomfield Hills.
«Moi, les Romney, je les connais, a-t-il confié. Et je ne les aime pas. Mais je ne vous dirai pas pourquoi et je ne dirai pas du mal d'eux, car ce serait un péché.»
Et vous savez quoi? Monsieur va quand même voter républicain. Il l'a juré sur la tête de sa mère.