Le metteur en scène a monté sa trilogie comme un show rock, tout en bruit et en fureur, en confiant la musique du cycle à Bertrand Cantat - ce qui a causé un scandale -, dont l'absence s'est fait sentir. Mais le résultat, ardu et statique, a tout de même conquis le public qui a fait salle comble dimanche, au Pavillon de la jeunesse.
Wajdi Mouawad aime les propositions radicales. Des femmes ne fait pas exception. La trilogie de pièces de Sophocle est montée comme un show rock, avec une immense scène devant des gradins, un éclairage imposant et beaucoup de son. Le quatuor de musiciens joue d'ailleurs sur scène, avec les postures dignes du genre.
Les Trachiniennes, qui ouvre le cycle, est une pièce austère, composée de longs monologues dont la grandiloquence est amplifiée par la volonté des interprètes de se faire entendre dans l'immense salle.
Or, un pareil spectacle sans sa vedette tombe un peu à plat. L'absence de Bertrand Cantat se fait sentir. L'ex-chanteur de Noir Désir est au coeur et aux choeurs de la démarche. Igor Quezada s'avère un remplaçant de choix, mais il souffre de la comparaison. Il faut avoir entendu Cantat chanter Déjanire sur Choeurs pour saisir la puissance qu'impose son interprétation.
Déjanire (très juste Sylvie Drapeau) est la femme d'Héraclès. Folle de jalousie envers la maîtresse de son mari, elle commettra un impair qui empoisonne Héraclès et la pousse au suicide.
Incestes, meurtres, suicides; Sophocle ne faisait pas dans la dentelle. Mais il illustrait un moment où les hommes commencent à s'affranchir de leurs superstitions envers les dieux et à exercer leur libre arbitre. Ils sont les artisans de leur propre malheur.
Version contemporaine
On peut se demander quelle idée peut bien pousser un metteur en scène à monter tout Sophocle - Des femmes regroupe trois pièces aux héroïnes aveuglées par leur destinée. Mais les tragédies grecques peuvent avoir une résonance très contemporaine, comme le prouve Antigone. Dans cette pièce plus connue, Antigone (Charlotte Farcet) enterre le cadavre de son frère contre l'édit du roi Créon.
Ce dernier, borné et obtus, s'en tient à sa décision, contre toute logique. Créon se voit comme un bon père de famille, qui sait ce qui est bon pour son peuple. «Il n'y a pas de fléau pire que l'anarchie», profère-t-il. Mais son obstination aura des conséquences funestes...
Antigone s'avère le meilleur moment du marathon de six heures trente. Électre, qui clôt l'ensemble, est traversée par de longs soliloques statiques qui freinent l'élan induit par l'utilisation de la terre et de l'eau pour illustrer certaines scènes. La jeune femme (Sara Llorca), à moitié folle de douleur, veut venger son père tué par sa mère et vit comme une indigente à la cour. La déclamation de Llorca, bien que logique, s'est avérée fatigante à la longue, elle qui est constamment présente.
Reste qu'après un an de représentations, les acteurs maîtrisent leurs rôles à la perfection. La traduction plus contemporaine de Robert Davreu rend l'ensemble vivant.
Des femmes a ses moments. Et ses longueurs. La proposition souffre aussi de son hermétisme, de sa volonté d'éviter toute concession. Avouez que par un beau dimanche après-midi au soleil radieux...
On sait que Wajdi Mouawad a puisé l'inspiration de son théâtre dans les tragédies grecques, dont les thématiques se recoupent. Il s'avère justement, en définitive, que sa propre trilogie - Littoral, Incendies et Forêts - est beaucoup plus personnelle et inspirée que Des femmes, dont la proposition était trop centrée sur l'idée d'un show rock mené par Bertrand Cantat.