Les lumières ne sont pas encore éteintes que Harwan (Mouawad) fait irruption sur scène en boxer en s'adressant à nous. Première illusion, précurseur de tout ce qui suivra : il est en fait en train de répéter sa soutenance de doctorat consacrée à Robert Lepage! Il passera d'ailleurs toute la pièce à le chercher désespérément dans un chassé-croisé de références aux spectacles solos de Lepage.
Harwan est un procrastinateur de première, ce qui provoque son lot de moments très drôles, notamment dans les discussions avec son père au téléphone. Mouawad nous a tellement habitués aux drames déchirants, plus grands que nature, qu'on oublie presque son sens de l'humour un peu absurde, qu'il utilise avec finesse dans ce solo introspectif. «Comment on fait pour savoir si on est en train de rater sa vie?» demande Harwan. Ici, les mots cèdent (un peu) la place à l'écriture scénique et aux expériences sensorielles et plastiques.
On pourrait donc croire, a priori, que ce solo marque une rupture avec les fresques grandioses de Mouawad, en particulier sa trilogie Littoral-Incendie-Forêts. Ce n'est qu'en surface, puisqu'on y retrouve les thématiques qui lui sont chères : l'exil, la guerre, la filiation, la quête des origines, la recherche identitaire...
Et comme les spectateurs sont immergés dans son univers, qui se distingue autant par ses obsessions que sa cohérence, le comique finit par céder toute la place au tragique. Harwan est prisonnier de ses illusions et de son corps. Ce qui permet au metteur en scène de transformer la scène en un immense tableau dont les murs se referment sur les pensées du personnage.
Ce grand mouvement final un brin narcissique finit par s'éterniser, ce qui en gâche un peu l'effet, sans toutefois affaiblir l'ensemble. Seuls n'est pas sa meilleure pièce ni sa plus personnelle; elle n'en demeure pas moins l'oeuvre d'un dramaturge d'exception.
Ce talent d'auteur et de metteur en scène éclipse d'ailleurs le fait que l'acteur de formation est dans son élément sur scène. Seuls permet de (re)découvrir son jeu nuancé, l'intensité de son interprétation, l'aspect un peu décalé et singulier de celle-ci, qu'il imprime souvent à ses acteurs.
Si j'étais vous, je profiterais de la représentation de ce soir. Il pourrait s'écouler beaucoup de temps avant qu'on puisse revoir Wajdi Mouawad sur scène à Québec puisqu'il a décidé de retourner s'établir en France. Tant mieux pour lui. Mais tant pis pour nous.
Seuls est présentée une autre fois ce soir au Grand Théâtre, à l'occasion du Carrefour international de théâtre de Québec.