«C'est un texte engagé, mais pas partisan. Il n'est pas pro ou antipalestinien. Ce n'est pas honnête de catégoriser les choses dans un tel argumentaire. C'est complètement réducteur, ça polarise le discours et il n'y a plus de rencontre possible. Mon texte est contre l'occupation parce que, pour quiconque a vu, la sortie de ce bourbier passe par la fin de l'occupation. Il faut que ces gens aient une terre et des droits économiques. Il est engagé, mais il aurait probablement plus de chance d'être joué en Israël qu'en Palestine.»
L'affiche dérange, en exposant les deux côtés du mur de la honte de 700 km entre la Cisjordanie et Israël. Oui, il évoque les conséquences inhumaines de l'occupation sur les familles palestiniennes, mais aussi la pression psychologique vécue par les Israéliens qui doivent effectuer leur service militaire et qui vivent entourés de populations arabes. «C'est vrai que les Juifs avaient droit à leur terre.» Mais pas au détriment des Palestiniens, souligne-t-il. «La Palestine est un gruyère et eux vivent dans les trous...»
L'auteur ne voulait pas pour autant tomber dans la grande perspective historique. «On ne veut pas régler le passé, mais mettre des visages sur les statistiques.» L'action de L'affiche se passe maintenant, dans la rue. Elle tourne autour d'Abou Salem, qui imprime des affiches des martyrs, ces Palestiniens de tout âge, même des enfants, victimes de la logique guerrière de ce conflit qui ne finit plus. «Il y a des morts à tous les jours.» Ces affiches, «c'est l'une des choses les plus violentes que j'ai vues de ma vie».
Un jour, Salem doit imprimer celle de son fils, décédé dans le camp après un affrontement avec les soldats israéliens. Sa mère s'enfonce dans la haine. Et puis il y a Itzhak, le soldat responsable de cette mort qui est submergé par la violence de son geste. La pièce joue beaucoup sur ces effets miroirs entre les personnages, les deux côtés d'une médaille aux multiples reliefs. Douleur, haine, fanatisme, désespoir, amour et humanité aussi, tout ça s'entrechoque.
Le metteur en scène a évidemment beaucoup réfléchi sur la représentation de cette violence sur scène. «Complètement. On a fait des choix pour exprimer cette violence en utilisant des métaphores et le concept de transposition artistique. Un bon exemple: il n'y a aucun fusil sur scène. Ce sont deux mégaphones qui servent d'armes. Les mégaphones, c'est la propagande, qui devient une arme de guerre et aussi la violence parce que tu te fais crier après. Ces transpositions, ça marche bien. Où se situe la violence? Oui, il y a des activistes, mais il n'y a plus de kamikazes.»
Cette médiatisation publique du privé est symbolisée par les affiches. Les personnes mortes ont été victimes de violence, mais les afficher ainsi, c'est aussi une forme de violence. «C'est un drame intime. Mais toutes les familles ont une histoire de mort. Toutes les nuits les soldats rôdent dans les camps et rentrent chez les gens. Je l'ai vu. Ils emprisonnent des gens, tirent des balles dans les maisons... Ils ouvrent les sofas. Ça, c'est de la terreur. Quand ils sortent les familles dans la rue et que les fillettes de cinq ans dans les bras de leur maman pissent dans leurs culottes. Ça, c'est de la réelle terreur. Et ça arrive toutes les nuits.»
Philippe Ducros a senti l'urgence de témoigner. Par ses carnets (publiés chez Lansman), ses photos (lire l'autre texte), par sa pièce. Malgré que «l'occupation soit un des derniers tabous du XXIe siècle. C'est très difficile d'en parler. Ça apparaît très complexe, les gens veulent ne pas trop comprendre. Les ramifications du pourquoi ça existe et du comment l'arrêter sont assez compliquées, je veux bien. Mais la situation est assez simple: un peuple occupe un autre peuple».
Créée en 2009, L'affiche a obtenu le prix de la meilleure pièce de l'Association québécoise des critiques de théâtre en 2010. Ce qui témoigne de sa solidité. «Personne ne peut dire que ce n'est pas documenté.» Même les Juifs montréalais n'ont pas trouvé à redire, sauf sur les détails. «J'essaie de pas être manichéen.»
Le fait d'avoir du recul lui permet de ne pas être empêtré «dans les rouages de l'endoctrinement et de la propagande». Et de souligner aussi certaines vérités trop souvent occultées. «J'ai trouvé la société israélienne beaucoup plus fanatique et religieuse que les Palestiniens. Les premiers mouvements de libération palestiniens étaient laïques. Alors qu'il est écrit dans la constitution israélienne que c'est une démocratie théocratique. Cette dichotomie, on n'en entend jamais parler.»
L'affiche, «c'est une énonciation de faits». Où il y a de la place pour l'espoir, pour la collaboration et la cohabitation entre les deux peuples. Mais avec ce mur qui les sépare, «il est très facile pour les Israéliens d'oublier les Palestiniens. Mais c'est impossible pour les Palestiniens d'oublier les Israéliens».
Les lanceurs de pierre
Philippe Ducros a fait plusieurs voyages au Moyen-Orient, où il a pris quantité de photos, notamment en Palestine, qu'il a visitée à trois reprises. Une heure avant le début de L'affiche, les spectateurs peuvent se promener sur scène pour scruter ces stupéfiants clichés. «Je voulais documenter le plus possible pour que personne ne puisse dire : ça, c'est pas vrai», explique-t-il. Il a d'ailleurs publié un carnet intitulé Lanceurs de pierre.
Les photos ne sont pas placées là pour rien. Elles permettent de faire la transition avec le début de la pièce. Pour que le spectateur voie bien que ce sont des acteurs québécois qui enfilent leurs costumes pour jouer aux Palestiniens et aux Israéliens, et que le personnage du documentaliste représente Philippe Ducros. Mais aussi parce que la pièce s'interroge sur le rapport à l'art dans un contexte d'occupation.
De nos jours, 1 Israélien sur 14 vit en territoire occupé, soit environ 450 000 personnes. «Peut-être même plus.» Les Palestiniens forment la plus importante diaspora mondiale. Deux sur cinq vivent à l'étranger. Certains vivent depuis quatre générations dans les camps. Il y a eu 7000 morts depuis la deuxième intifada (depuis 2000, marquée par des attentats-suicides en Israël, qui ont pris fin depuis 2005, sauf exception). Les Israéliens ont coupé 500 000 oliviers (l'huile d'olive est l'une des seules sources de revenus en Palestine). Implacable, Philippe Ducros égrène les chiffres.
Le jeune homme bouille de passion et est intarissable sur le sujet. La pièce est le prolongement de son engagement. Il n'hésite d'ailleurs pas, en entrevue, à critiquer le gouvernement Harper, qui appuie sans discernement Israël.
«C'est un conflit qui en engouffre bien d'autres. C'est une des dernières guerres colonialistes qui perdurent dans le temps. Elle est génératrice de bien d'autres rancunes israélo-arabes, avec l'islam aussi et parce qu'on y retrouve représentés bien des enjeux internationaux, que ce soit l'écart entre les gagnants et les perdants du colonialisme, la manipulation des religions à des fins politiques, violentes et armées ou des rapports aux matières premières comme l'eau, de même que notre implication comme pays occidental. Surtout avec le Canada qui se positionne comme le meilleur ami d'Israël.»
Créée en 2009, L'affiche n'a laissé personne indifférent. La preuve? Lauréat du Prix de la critique en 2010, présenté à deux reprises à Montréal, le spectacle continue de faire son chemin quatre ans après sa création. Mais «c'est une parole d'artiste et ça ne prétend pas être autre chose».