Le Soleil est allé à la rencontre de quatre hommes malades, physiquement et psychologiquement, qui luttent pour chasser leurs démons et espèrent une reconnaissance pour le bout de vie qu'ils ont laissé dans les ruines devenues leur véritable enfer.
Ken George: le son des grillons
La nuit, Ken George est terrifié par le bruit des grillons. Depuis 10 ans, il ne peut plus supporter ce son pourtant bucolique qui lui rappelle trop celui que faisaient les téléavertisseurs des pompiers morts dans les décombres du World Trade Center alors qu'il cherchait en vain des survivants dans les ruines.
Cette phobie est l'une parmi d'autres avec laquelle l'ex-col bleu de la Ville de New York doit vivre depuis le 11 septembre 2001, ce jour où sa vie s'est effondrée en même temps que les deux tours. Depuis, il pense sans cesse à l'odeur insoutenable des ruines en fusion et à ces appels aux pompiers qui resteront à jamais sans réponse.
«Ce n'est plus l'homme que j'ai connu», raconte sa conjointe, Cyndi, dans leur maison de Long Island, en banlieue de New York. Le jour de la fin juillet où Le Soleil a rendu visite au couple, la maisonnée était peuplée de leur fille ado, de la mère de Cyndi et de la fillette de deux ans de leur fils monoparental qui habite au sous-sol.
Ken George offre un Taco Bell à la journaliste et montre au photographe les 32 pilules qu'il doit prendre chaque jour. Pour le coeur, pour des problèmes respiratoires causés par le travail dans les décombres. Des pilules contre l'anxiété, surtout, pour celui qui, comme plusieurs des 40 000 autres travailleurs, est sorti avec un sévère choc post-traumatique de son expérience à Ground Zero.
«J'ai travaillé là 16 heures par jour, six jours par semaine du 11 septembre 2001 au 28 février 2002. C'était l'enfer, une vraie scène de crime», raconte l'homme aujourd'hui âgé de 47 ans. «Je n'étais pas prêt pour ça. Je travaillais sur les routes, les ponts. Mon travail, ce n'était pas de chercher des morceaux de corps humains carbonisés», lance-t-il sans pudeur. Sans pudeur, vraiment? «Ce que je vous raconte, c'est la version officielle. J'ai vu des choses bien pires, trop horribles pour être racontées.»
S'il accepte aujourd'hui de raconter cette journée des attentats et les jours qui ont suivi, c'est que le 11 septembre n'a jamais quitté Ken George. «Tous ceux qui sont restés avec ces images ou des maladies après avoir travaillé à Ground Zero ne parlent que de ça. C'est leur vie», raconte Cyndi, qui a survécu tant bien que mal à aider son mari pendant la dernière décennie.
John Feal: l'homme en colère
Ken George ne le cache pas : les rares amis qui l'entourent ont tous connu le même enfer de septembre.
Parmi eux, il y a John Feal, 44 ans, chez qui Le Soleil s'est aussi rendu. Dans la coquette maison de Long Island qu'il habite avec sa conjointe et son chien, tout respire le patriotisme.
L'homme a une tête unique, des tatouages pleins les bras, dont celui de Captain America. Dans son bureau, des drapeaux américains, des souvenirs de son passé militaire, et une tonne de produits dérivés à l'image de la FealGood Foundation, le regroupement qu'il a fondé en 2005. Une fondation qui regroupe et aide les cols bleus, les policiers, les pompiers qui sont sortis «poqués», mentalement ou physiquement, après avoir travaillé des mois dans les décombres du World Trade Center. John Feal, qui soutient avoir redonné 400 000 $ aux victimes et à leur famille, est devenu un symbole pour la lutte de ces «autres victimes du 11 septembre».
John Feal ne minimise pas l'importance des 3000 morts dans l'effondrement des deux tours. Mais il plaide aussi pour les vivants. Pour une meilleure reconnaissance de leur travail et pour que des gens comme Ken George, maintenant invalide, puissent être dédommagés et assurer l'avenir de leur famille.
John Feal ne se gêne pas pour attribuer au travail acharné de sa fondation, à son lobby de tous les instants, la signature le 2 janvier par le président Barack Obama du «Zadroga Bill», une loi qui prévoit 4,3 milliards $ pour aider les premiers répondants.
John Feal n'a pas vu les corps des victimes dans les décombres le jour du 11 septembre. Ce spécialiste en démolition est arrivé à Ground Zero le 17 septembre 2001. Quelques heures plus tard, 8000 tonnes d'acier écrasaient son pied gauche. L'homme âgé de 34 ans à l'époque a passé 10 semaines pénibles à l'hôpital avant de sortir avec un pied amputé.
«C'était terrible, je pensais mourir, je ne voulais voir personne», raconte celui qui a encore la rage au coeur. «Oui, je suis un homme en colère», dit-il. En colère contre l'administration Bush et celle du maire de New York de l'époque, Rudolph Giuliani, à qui il reproche de ne pas avoir reconnu le travail des civils appelés à Ground Zero. En colère contre ces attentats qui ont miné la santé de centaines de travailleurs. Il soutient que 1000 premiers répondants sont décédés depuis 10 ans. Ces chiffres sont contestés, mais John Feal s'en fout. Son combat, il le mène chaque jour au nom de l'entraide.
Car s'il est enragé, John Feal a aussi, surtout, pris le parti de l'espoir. «Invalide à 34 ans, un sportif comme moi, j'aurais pu me laisser aller à déprimer. Mais j'ai choisi d'aider les gens», dit-il.
Sa fondation l'occupe 24 heures sur 24, sept jours sur sept, son téléphone sonne toutes les cinq minutes. «Ce n'est pas un travail, c'est une mission.»
Anthony Flammia: l'agent «on the pile»
L'entrevue est interrompue lorsqu'un grand bonhomme entre dans la pièce. Il s'agit d'Anthony Flammia, ex-agent du New York Police Department, le prestigieux NYPD. Policier à moto dans les rues de New York avant le 11 septembre, M. Flammia filait le parfait bonheur. «J'avais la plus belle job au monde. C'était mon rêve.». Il avait 37 ans, sa conjointe était enceinte. Puis pour lui aussi, ce matin-là, tout a basculé.
Après des mois éprouvants à vivre les lendemains des attentats, voulant fuir la folie des mois précédents où il a travaillé «on the pile» - l'expression utilisée par les travailleurs pour parler de la montagne de débris -, l'agent Flammia a accepté en 2002 un emploi de policier à Long Island.
L'homme a travaillé un bout de temps, jusqu'à ce que tout se mette à tourner moins rond. En 2006, il est trouvé endormi au volant de sa voiture. «Impensable», dit-il. Puis, le 7 février 2007, appelé sur les lieux d'un incendie, il a craqué.
«J'ai eu un blackout total. La poitrine voulait exploser, je me suis effondré», raconte-t-il avec émotion. L'incident met fin sur-le-champ à sa carrière de policier. «On m'a dit : "Tu dois prendre ta retraite." J'avais 44 ans», confie celui qui avoue que l'année suivante a été la plus «misérable» de sa vie.
«Les médecins ont confirmé que tous ces problèmes étaient des conséquences de ce que j'ai vu et vécu le 11 septembre et dans les semaines suivantes.»
Encore émotif, sous médication pour divers problèmes respiratoires et un choc post-traumatique, Anthony Flammia s'estime malgré tout chanceux. Il a entrepris un cours à l'Université Penn State pour devenir consultant en sécurité. Même s'il confie en avoir arraché, il admet qu'en tant qu'agent de police, son invalidité est plus facilement reconnue.
John Devlin: le condamné
«Tu deviendras un col blanc», lui lance, sourire en coin, John Devlin, qui s'est aussi rendu à la maison de John Feal pour rencontrer Le Soleil cet après-midi de juillet.
La boutade se veut amusante, mais aussi révélatrice d'une certaine rivalité entre les «vrais héros» comme les policiers et les civils qui ont travaillé à Ground Zero. L'auteur de la blague est à classer dans la deuxième catégorie.
John Devlin a 50 ans, mesure 6' 2", a les cheveux blonds, des tatouages, le regard bleu perçant qui lui vaudrait bien un rôle dans un film des frères Coen. Au volant du gigantesque pick-up dans lequel il roule à vive allure dans les rues de Long Island, il a des airs de cow-boy urbain. Mais l'homme confie être la moitié de ce qu'il était. C'est pourquoi il tient à nous conduire pour regarder une vidéo du nettoyage de Ground Zero.
On le voit, solide gaillard de 40 ans, 250 livres, opérateur de machinerie lourde. Aujourd'hui, c'est un homme grugé par la maladie. Son discours, même s'il conserve une bonne dose d'humour, est celui d'un condamné. Au sens propre, car John Devlin le sait : il mourra peut-être bientôt. Quatre diagnostics, dit-il, ont confirmé que le cancer de la gorge dont il souffre est une conséquence des vapeurs toxiques de Ground Zero.
John Devlin est malade. Son couple n'a pas tenu le coup, il n'a à peu près jamais connu de nuit de sommeil depuis 10 ans. «Je médite, je prie, mais dormir? Oubliez ça», lance-t-il.
Pour lui comme pour les autres travailleurs interrogés, sa participation aux lendemains du 11 septembre n'est rien de moins qu'un «effort de guerre». Et comme des vétérans revenus du front, ils trouvent un peu de réconfort dans le fait de se regrouper au sein de la fondation de John Feal. Et c'est pour des gens comme lui que ce dernier n'en a pas fini de sa mission.
«Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre, lance John Feal. Mais sur ma tombe, il pourrait être inscrit : "Au moins, il a essayé."»