Steve Gagnon: la poésie contre l'inertie

«On a cette façon-là de rester bien confortablement... (Le Soleil, Erick Labbé)

Agrandir

«On a cette façon-là de rester bien confortablement dans nos maisons, sans vraiment remettre en doute ou en question ce qu'on nous présente comme normal. On est très libres, mais on n'a pas l'audace d'assumer complètement notre liberté» -Steve Gagnon, auteur et metteur en scène

Le Soleil, Erick Labbé

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Steve Gagnon travaille fort sur ses pièces. Selon ses dires, de l'écriture en solo à l'arrivée sur les planches, il aura bossé pendant trois ans sur Fendre les lacs, qui prend l'affiche du Périscope le 12 avril. Là-dessus, de très nombreuses heures consacrées à son texte, ajusté à mesure que les acteurs se le mettaient en bouche. Pourtant, il s'enorgueillit d'entendre des spectateurs lui demander si les comédiens improvisent sur scène. C'est même presque le plus beau compliment qu'on puisse lui faire.

«C'est fantastique de se faire poser cette question-là, lance l'auteur et metteur en scène. Alors que la langue est assez complexe, d'en arriver à croire qu'ils improvisent ces mots-là, ça montre que le défi est relevé!» 

Ce «défi» qu'il se lance dans son écriture s'inscrit au coeur du mandat de la compagnie qu'il a fondée avec Jean-Michel Girouard et Claudiane Ruelland à leur sortie du Conservatoire de Québec : Jésus, Shakespeare et Caroline se donne pour mission de placer une poésie accessible au coeur de l'activité théâtrale. 

«On voulait montrer que ça se pouvait, de la poésie vivante et concrète», précise Gagnon, qui travaille aussi comme comédien au théâtre et au petit écran (on peut notamment le voir dans Ruptures à Radio-Canada). «On voulait prouver que ça se peut d'être interpellé par ça, ajoute-t-il. Il y a énormément de préjugés autour de la poésie. On pense que c'est une affaire d'intellectuels, que c'est difficile à comprendre, que c'est dans une langue ampoulée qui est loin de la nôtre...»

Quand il prend la plume, c'est d'abord la poésie qui vient à Gagnon. Puis, le vrai boulot commence. «Elle n'arrive pas naturellement comme ça, dans cette oralité-là, précise-t-il. Après, je travaille très fort, entre autres avec les acteurs. Pour Fendre les lacs, je les ai rencontrés plusieurs fois par année pour les entendre dire ces mots-là et ensuite corriger. Même si elle est empreinte d'un grand lyrisme, cette langue demeure la nôtre. Ça demande un travail énormément précis dans l'écriture, mais aussi dans l'apprentissage du texte.»

Tchekhov et les femmes

Fendre les lacs amène les spectateurs dans une communauté recluse. Huit personnages habitent des cabanes au bord d'une étendue d'eau et voient leur équilibre ébranlé par la mort d'un pilier du groupe. Insatisfaits, souffrants ou incomplets, ils cherchent à leur manière à assouvir une soif d'évasion. 

Parmi ses sources d'inspiration pour ce texte, Steve Gagnon cite Tchekhov et «ces pièces dans lesquelles les personnages ont des maisons d'été où ils vont perdre leur temps». Il reconnaît qu'il ne reste pas grand-chose de l'écrivain russe dans l'incarnation finale de Fendre les lacs, mais que cette urgence de dénoncer une inertie est demeurée.  

«On a cette façon-là de rester bien confortablement dans nos maisons, sans vraiment remettre en doute ou en question ce qu'on nous présente comme normal. On est très libres, mais on n'a pas l'audace d'assumer complètement notre liberté», estime Steve Gagnon. Il voit là un danger de tomber dans le «piège» de la banalité, de l'anecdotique ou du très quotidien. 

«Autour, il y a plein de choses grandioses auxquelles on pourrait participer ou du moins, dont on pourrait être témoin, reprend-il. Parce que c'est plus sécuritaire et moins confrontant de se raccrocher à notre confort, ça nous fait passer à côté de ce qui pourrait inspirer et rendre nos vies marquantes, marquées, importantes. C'est ça que je dénonce et il n'y a personne à l'abri de ça.»

Dans Fendre les lacs, Steve Gagnon donne une nouvelle fois parole à des personnages féminins forts. C'est par les femmes - et une en particulier - que le mouvement arrive. «Dans ma vie, ç'a beaucoup été des femmes autour de moi qui m'ont tenu, qui m'ont maintenu debout. Ça transparaît beaucoup dans mes pièces où ce sont les personnages féminins qui ont les rôles de force», analyse celui qui a posé la question de «l'état de l'homme» de notre époque dans une autre forme littéraire, l'automne dernier, avec la publication de l'essai Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles.

«Mes personnages masculins sont souvent pris avec cette intranquillité-là, avec cette sensation de vouloir être plus grands sans savoir comment s'y prendre, évoque-t-il. Mais tout d'un coup, je me suis rendu compte que je n'arrivais pas à en parler comme je voudrais ou à aller assez loin quand j'écris pour le théâtre. Mon désir, c'est vraiment de créer des personnages masculins de plus en plus forts. J'essaie! Ils sont forts à leur façon, mais l'espèce d'audace, de courage, ce sont souvent les femmes qui les possèdent.»

Questions/réponses

Q Quel a été votre premier contact ou votre premier coup de coeur avec le théâtre?

R J'étais peut-être en cinquième année. Je n'avais jamais vu ni jamais lu de théâtre, mais j'ai écrit une courte pièce et j'ai demandé à des amis de jouer dedans. Ç'a été mon premier contact. Mais la première pièce qui m'a vraiment marqué, ç'a été Dix petits nègres, d'Agatha Christie, que j'avais vue au cégep de Limoilou. Je me souviens vraiment d'avoir capoté!

Q Pouvez-vous citer une chose que vous avez apprise au théâtre?

R J'ai appris que tout est une question de subjectivité et que la meilleure façon de faire les choses est de les faire le plus sincèrement possible. On ne peut jamais plaire à tout le monde. Je ne sais pas le nombre de fois que j'ai fait un spectacle ou que j'ai vu un spectacle et que j'ai entendu une personne dire que c'était la plus belle chose et une autre me dire qu'elle a détesté... Chaque fois, c'est la même chose : c'est une question de goûts, de sensibilité. Une fois qu'on comprend ça, on arrête de chercher comment faire les choses pour plaire. Quand on le fait sincèrement, ça va toujours rejoindre des gens de toute façon. Et c'est ça le but. 

Q Quel sera votre prochain projet?

R La montagne rouge et Ventre font partie d'une trilogie. Je travaille en ce moment sur le dernier volet de ce triptyque-là. Ça risque d'être mon prochain texte qui sera porté sur la scène. Comme acteur, on va me voir l'automne prochain. Et il y a la saison deux de Ruptures qu'on va tourner cet été.

Q Quelle est la dernière pensée qui vous traverse l'esprit un soir de première, quand les lumières s'éteignent dans la salle?

R Comme metteur en scène, c'est insupportable... Je n'ai pas encore appris à bien apprivoiser ce concept-là. Je me demande jusqu'à la dernière minute si je reste dehors ou si je m'assois dans la salle. Le fait de ne plus avoir le contrôle m'angoisse profondément. Je ne le vis plus comme acteur. C'est sûr qu'il y a des productions plus stressantes que d'autres et qu'on n'arrive pas toujours à un soir de première avec la même solidité. Mais j'ai quand même appris à maîtriser ce stress-là. 

Q Un mot pour résumer l'expérience théâtrale à vos yeux?

R Agitation. Pour moi, c'est important que ce ne soit jamais confortable de se ramasser sur scène ou dans une salle de spectacles. Il ne faut pas non plus que ce soit désagréable, mais l'inconfort qu'on peut ressentir autant comme spectateur que comme acteur ou comme auteur, l'agitation dans laquelle on crée ou on reçoit le spectacle, elle est importante pour moi. Il ne faut pas que ça devienne de l'ordre du divertissement.

À l'affiche :

Quoi : Fendre les lacs

Texte et mise en scène : Steve Gagnon

Distribution : Marie-Josée Bastien, Pierre-Luc Brillant, Véronique Côté, Karine Gonthier-Hyndman, Renaud Lacelle-Bourdon, Frédéric Lemay, Guillaume Perreault et Claudiane Ruelland

Quand : du 12 au 30 avril

Où : Périscope

Billets : 22 $ en prévente, 35 $ à partir du 12 avril

Info : 418 529-2183 ou www.theatreperiscope.qc.ca

Aussi : 

Strict minimum

Le Cercle

5 et 6 avril

Tu dois avoir si froid

Les Gros Becs

Du 6 au 17 avril

Le prince des jouisseurs

Salle Albert-Rousseau

10 avril

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer