Le théâtre social de Paul Hébert

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(Québec) En décembre 2009, Paul Hébert livrait un beau témoignage sur sa vie. Le Soleil y était pour capter toute la sensibilité et l'humanité de ce grand homme. En souvenir, on reproduit ce moment.

L'oeil toujours bleu, la voix aussi belle, Paul Hébert racontait sa vie de théâtre lundi dernier au Café Babylone. Il était l'invité de Christian Bilodeau, écrivain et animateur artistique, qui rend hommage aux bâtisseurs de la culture lors de conférences appelées Lancer un câble aux étoiles.

Québec - Paul Hébert a décliné sa biographie depuis le début. Bien attaché à Québec, il est descendant de Louis Hébert, premier colon de Nouvelle-France. Né à Thetford Mines le 28 mai 1924, petit Paul a grandi dans un monde de femmes, entouré de sa mère et de ses tantes d'origine irlandaise. Il avait trois ans lors du décès de son père et a été coupé très jeune de la famille Hébert. «Enfant, j'étais quelqu'un à qui il manquait une appartenance. Je n'ai pas connu mon père et c'est le regret de ma vie.»

Cette absence a modulé son existence. «C'est peut-être ça, mon choix du théâtre. Il fallait que je prouve que j'étais là, que j'existais», réfléchit Paul Hébert à voix haute. 

Sa première expérience sur scène remonte à une époque où il fréquentait le Patro de Lévis. Puis, au Collège de Lévis, l'abbé Tardif avait vu en lui l'acteur et lui a donné des rôles. «Il était un homme d'une culture incroyable. Il nous disait: "Messieurs, vous ne me semblez pas naturels, alors travaillez!"» 

Paul Hébert a ensuite étudié à la faculté de philosophie et de lettres de l'Université Laval. En 1945, il se joint aux Comédiens de Québec dirigés par Pierre Boucher. Quelques années plus tard, cet ami lui conseillera de ne pas suivre ses confrères partis se perfectionner à Paris. «Pierre m'a dit: "À Paris, on enseigne le théâtre; à Londres, on s'entraîne. Et le théâtre, ça ne s'enseigne pas."» 

En 1949, Paul Hébert part donc étudier pendant deux ans au Old Vic Theatre en Angleterre. «Ç'a été la totale! Vivre ce moment où Londres voulait se relever de l'après-guerre... On avait des professeurs extraordinaires», dit-il en énumérant les noms comme si c'était hier. 

Si le hockey coule dans le sang des Québécois, le théâtre coule dans celui des Anglais, a pu constater Paul Hébert. L'art de la scène est partout et très communautaire. «Ce n'est pas juste un loisir passager. Ça fait penser, réfléchir. Ce n'est pas pour rien qu'à chaque révolution, la première chose était de contrôler le théâtre et la littérature. Parce que le spectateur, assis dans son fauteuil, est pour un moment entièrement libre. Une société qui soutient son théâtre soutient la liberté.» 

Paul Hébert a participé à la fondation de six théâtres de retour chez lui, leur insufflant chaque fois ce rôle social. Avec Albert Millaire, le frère qu'il n'a pas eu, il a créé le Chanteclerc à Sainte-Adèle-en-haut, le premier théâtre d'été en 1956. Puis, avec Laurent Lapierre, cet autre frère d'armes, il lance le Trident à Québec en 1971. Le mandat l'intéressait beaucoup et il voulait avant tout que l'institution s'adresse au plus grand nombre. Dans cette optique, il a servi Charbonneau et le chef (une pièce que le Trident reprend d'ailleurs ce printemps) «C'était la grève, le contexte social dans lequel on vivait à ce moment-là qui était très intense.» Avec La Mort d'un commis voyageur, il avait l'impression de toucher tout le monde car «dans chaque famille, il y a un Willy Loman». La chatte sur un toit brûlant effleurait l'homosexualité, un choix social encore une fois. 

Paul Hébert s'anime en parlant de la mise en scène, qu'il a toujours préférée au fait de jouer. Il se dit fasciné par cette possibilité de créer un monde, un tableau vivant. «La mise en scène, c'est aussi travailler avec des comédiens qui ont leur vie de tous les jours à laquelle ils ajoutent leur personnage. [...] Ce que les acteurs vivent est encore plus exigeant que leur rôle. Il faut comprendre et respecter ça.» 

Soucieux des autres, empathique, Paul Hébert l'est assurément. Comme metteur en scène, mais aussi comme comédien. «Vous ne devez jamais oublier que la personne devant laquelle vous jouez a peut-être vécu deux semaines auparavant la perte d'un membre de sa famille, qu'elle a connu des émotions qui sont toujours plus grandes que ce que l'auteur peut mettre dans un texte et certainement plus grandes que ce que nous, pauvres instruments du texte, on peut donner.» 

Homme de théâtre, Paul Hébert a aussi campé plusieurs rôles au cinéma et à la télévision. «Je garde un souvenir tellement ému de Léopold Z. (La vie heureuse de Léopold Z.) avec Gilles Carle, justement. Du fait que c'était son premier film, il nous faisait part de ses espoirs, de ses rêves. On improvisait, on participait, on bâtissait ensemble.» À la télévision, il a beaucoup aimé camper le rôle de Siméon Desrosiers dans Le temps d'une paix, «d'abord pour la grande honnêteté intellectuelle de l'auteur Pierre Gauvreau et pour l'équipe qui était formidable». 

Tous ces souvenirs, le comédien, metteur en scène et directeur de théâtre les décrit limpidement. «Au fur et à mesure que je vieillis, on dirait que ma mémoire se développe.» Aujourd'hui, il vit sur l'île d'Orléans, où il a fondé le Théâtre Paul-Hébert en 1982 (lequel est devenu en 1998 le Théâtre de la Dame blanche). Il souhaite simplement y demeurer jusqu'à la fin et le plus longtemps possible auprès de sa compagne, Denyse Roy.

Paul Hébert: insatiable rêveur

Comme un grelot qui s'agite, l'idée revient sans cesse dans la tête et le coeur de Paul Hébert. Depuis des années, l'homme de théâtre souhaite voir naître un événement annuel à la mémoire de Molière à Québec. Malgré le scepticisme ambiant, il continue d'y croire. «L'utopie, il faut s'en méfier comme la peste, mais le rêve, il faut le cultiver. On ne peut pas prédire l'avenir, on peut l'inventer.»

Québec - Alors qu'il était directeur artistique du Trident, Paul Hébert rêvait déjà en 1972 d'un Été Molière dans la cour du Séminaire. Il avait assisté aux débuts du Festival Shakespeare de Stratford 20 ans plus tôt et si l'on célébrait maître Will à l'ouest de Toronto, pourquoi ne pas faire de même à Québec avec «l'auteur qui incarne le mieux la culture et la langue françaises»? L'oeuvre de Molière aurait servi de moteur à bien d'autres pièces.

Mais rien ne s'est concrétisé, il y a eu toutes sortes d'arguments contraires. Sans lâcher prise au fil des années, PaulHébert est revenu à la charge pour le 400e anniversaire de la ville. «Je n'ai même pas eu d'accusé réception», relate-t-il, toujours étonné que son projet «ait paru avoir si peu d'importance». 

L'insatiable rêveur poursuit sa route. Il a écrit à la ministre de la Culture récemment, et à Régis Labeaume. Il cherche aussi des mécènes. Paul Hébert avance qu'à Montréal, quelques personnes seraient intéressées à soutenir l'événement Molière, mais qu'elles s'étonnent de ne pas trouver d'autres appuis dans la capitale. 

«Tout ça ne me déçoit pas, ça m'inquiète. Québec est une société qui ne prend pas de risque, qui se méfie, au plan artistique, j'entends. Souvent les projets de cette nature paraissent un risque, alors que ça pourrait être un moteur. Ça l'est de plus en plus avec la musique, moins avec le théâtre.» 

Paul Hébert voit le projet Molière comme une plus-value pour la ville. Il pense aux gens de 60 ans et plus qui seraient sans doute intéressés à avoir ce genre d'activités en été. Il croit aussi qu'un tel festival permettrait de prolonger la vie de certaines pièces à succès montées durant l'année. Il suffirait de ressortir les costumes, les décors. Et comme la télé et la radio se font à Montréal, l'événement deviendrait une planche de salut pour les comédiens. 

Pour une ville de 30 500 habitants, le Festival Shakespeare de Stratford attire bon an mal an 600 000 spectateurs d'avril à novembre.

Les sens de Paul Hébert

La pièce la plus marquante que vous ayez vue? 

«Il y en a trop, comment faire un choix? Je ne peux pas vous répondre.» 

Ce que vous aimez écouter? 

«Mon ouïe n'est pas mauvaise, alors j'aime beaucoup écouter les gens. Je suis curieux de savoir ce que les autres pensent.» 

Ce qui vous touche? 

«Ce qui m'a toujours intrigué, c'est dans les transports en commun, le frôlement des épaules.» 

Ce que vous ne pouvez sentir? 

«La tricherie.» 

Ce qui a le plus de saveur pour vous? 

«J'aime beaucoup un bon vin rouge. Si ce vin est accompagné d'un steak Wellington, c'est le summum.» 

Ce que sera le théâtre à Québec dans 20 ans? 

«Il va être formidable. La vie théâtrale à Québec est forte et c'est dû à ceux qui la pratiquent. Les élèves qui sortent du Conservatoire sont vraiment ferrés. Le Trident fait un très beau travail, le Périscope aussi... Il se forme d'autres compagnies; c'est un signe de vitalité extraordinaire. Il se présente de belles pièces dans ces théâtres-là. Et si à ça s'ajoutait l'événement Molière, ce serait merveilleux! [Grand éclat de rire]»




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