J'accuse, d'Annick Lefebvre: casser le moule

J'accuse promet de lancer l'année 2017 à La Bordée par une... (Valérie Remise)

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J'accuse promet de lancer l'année 2017 à La Bordée par une prise de parole féministe forte en gueule et bien de son temps. Sur la photo, Debbie Lynch-White.

Valérie Remise

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Elles sont cinq trentenaires on ne peut plus différentes les unes des autres. Chacune de son côté, elles en ont ras le bol. Et elles ne se gêneront pas pour le dire. Poussée par la plume bien aiguisée d'Annick Lefebvre, la pièce J'accuse promet de lancer l'année 2017 à La Bordée par une prise de parole féministe forte en gueule et bien de son temps.

L'auteure Annick Lefebvre... (Julie Artacho) - image 1.0

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L'auteure Annick Lefebvre

Julie Artacho

D'abord présentée à Montréal au printemps 2015 (elle sera d'ailleurs reprise au Théâtre d'aujourd'hui en février), J'accuse débarque dans la capitale avec cinq monologues percutants, brossant un portrait au «je» de cinq personnages féminins qui peinent à entrer dans le moule... Ou plutôt qui se battent farouchement - en mots, du moins - pour ne pas s'y conformer. 

«J'avais vraiment envie qu'on ait devant nous cinq personnages de femmes qui soient complexes, évoque l'auteure Annick Lefebvre. J'ai l'impression que souvent, au théâtre, les personnages féminins sont confinés dans de vieux stéréotypes poussiéreux. Ça m'énerve! Qu'on soit une femme ou un homme, ce n'est pas vrai de penser que l'humain n'est pas infiniment complexe.»

Monologues souvent crus

Dans une suite de monologues mis en scène par Sylvain Bélanger, les cinq filles de J'accuse en viennent à se répondre l'une à l'autre. Il y a cette vendeuse de bas de nylon qui se sent jugée par ses clientes, mais qui les juge à son tour. Il y a cette entrepreneure vivant une pression qui attise sa xénophobie et ses idées de droite. Il y a cette immigrante qui s'échine à s'intégrer, cette super fan qui assume son amour démesuré pour la chanteuse Isabelle Boulay (et qui répond au passage aux moqueries de l'auteure elle-même) et cette femme esseulée qui aime trop, qui aime mal. Catherine Paquin-Béchard, Catherine Trudeau, Alice Pascual, Debbie Lynch-White et Léane Labrèche-Dor se succèdent sur les planches dans ces monologues souvent crus, où leur auteure a selon ses dires voulu «tester les limites de la pensée bien pensante». 

«J'ai l'impression qu'on est dans une espèce de spirale sociale qui nous fait un peu tourner sur nous-mêmes. Je me suis demandé ce qui la crée, cette spirale-là. Pas comment s'en défaire, mais comment se composer une identité propre comme individu à travers la collectivité», précise Annick Lefebvre avant d'ajouter le sourire dans la voix : «Oui, puis bon... Je pense que j'ai une petite tendance à la provocation! Je trouve qu'on est dans une société qui est très réactionnaire par rapport à la provocation. Elle ne se laisse pas provoquer. Je trouve que ce serait bien qu'on soit plus ouvert ou plus réceptif à ça. Parfois, on passe à côté de réelles discussions parce qu'on fait juste se fâcher quand quelqu'un nous picosse un peu.»

La création de J'accuse a, semble-t-il, été ponctuée de questions. «La pièce s'est écrite un peu à la manière "Annick mène des enquêtes"», confirme l'auteure. Elle a bien puisé dans sa propre expérience, elle qui a vendu des bas et des accessoires mode dans une boutique du centre-ville de Mont-réal. «Souvent, les comédiennes vont dire que ce sont toutes des facettes de moi, note-t-elle. Je ne suis pas tout à fait d'accord, même si ce n'est pas faux non plus. Ce sont des personnages de fiction, on n'est vraiment pas dans une autofiction. Mais je me suis dit qu'il fallait que j'assume tout ce qu'elles disent. Même la fille qui est plus de droite et qui tripe sur Jeff Fillion, il fallait que j'arrive à trouver le chemin émotif qui fera en sorte que ce personnage-là, on va le comprendre et l'aimer quand même.»

En immersion

Dans un souci de réalisme, l'auteure raconte avoir aussi beaucoup interrogé son entourage... Quitte à s'en imposer un. C'est ainsi qu'elle a «infiltré» pendant une dizaine d'années un groupe de fans d'Isabelle Boulay pour finalement donner corps au personnage incarné sur scène par Debbie Lynch-White. 

«Je me suis basée sur une fan que j'ai connue et qui était un peu la risée du groupe. Elle était jugée par les autres même si les autres aussi faisaient des choses que moi, je jugeais comme vraiment intenses. C'est une espèce de chaîne de jugements. Et c'est un truc qui est un peu récurrent dans la pièce», indique Lefebvre, ajoutant s'être quand même laissée prendre au jeu des admirateurs de la rousse chanteuse. 

«Je me suis rendu compte que j'étais peut-être un peu plus fan que je l'imaginais! rigole-t-elle. Je suis en train d'adapter J'accuse qui va être jouée en Belgique la saison prochaine. Dans l'adaptation belge, j'ai remplacé Isabelle Boulay par Lara Fabian. Je me suis imposé un crash course sur Lara, je me suis mise à écouter des trucs. Et ça me désespère! Je m'ennuie beaucoup d'Isabelle en ce moment!»

J'accuse en cinq extraits

La fille qui encaisse (Interprétée par Catherine Paquin-Béchard)

«[...] je vends des crisses de capris, des hosties de leggings pis d'autres "petits essentiels" à des femmes de peu d'envergure qui souvent s'en donnent trop sous prétexte qu'elles ont un tailleur beige, un diplôme d'avocate pis un pourcentage inhumainement élevé de causes gagnées. Ce qui, dans leur esprit de carriéristes glaciales, leur donne le privilège de me regarder du haut de leurs talons moches, comme si j'étais de la marde, mais surtout de se permettre de mettre en doute les conseils qu'elles me demandent de leur donner et que je leur offre sur un plateau souriant de gentillesse et d'amabilité.»

Catherine Trudeau... (Valérie Remise) - image 4.0

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Catherine Trudeau

Valérie Remise

La fille qui agresse (Interprétée par Catherine Trudeau)

«Les idéalistes sirupeux à qui j'ai juste envie de sacrer des coups de matraque dans le corps pour mieux les laisser agoniser dans leurs pensées moronnes! Parce que chus persuadée que si on pouvait mettre un stop au capitalisme dévorant, à l'over-industrialisation pis au surendettement actif, ben on serait quand même pognés pour faire vivre le tiers-monde pis ses immigrants opportunistes, exploiteurs pis profiteurs qui nous envahissent sauvagement; les noirs, les jaunes, les rouges pis les indéterminés qui se ramènent la carcasse dans des cales de bateaux pour venir crécher chez nous!»

La fille qui intègre (Interprétée par Alice Pascual)

«Ce n'est pas vrai que je vis dans un ghetto. Ce n'est pas vrai que j'ingurgite seulement de la nourriture épicée. Ce n'est pas vrai que je ne suis pas capable d'accorder correctement mes participes passés. Ce n'est pas vrai que je ne suis pas capable de m'accorder avec le peuple dévoué qui m'accueille avec compassion, mais que je profite du programme d'assurance maladie et que j'abuse de la bonté des travailleurs de ma terre d'accueil en recevant de l'aide sociale.»

La fille qui adule (Interprétée par Debbie Lynch-White)

«Je suis pas l'hostie de nunuche sans discernement que tu penses que je suis, Annick Lefebvre! Je le sais qu'Isabelle Boulay voit jamais nos faces parce que les spotlights l'aveuglent! Oui, t'as raison d'affirmer que je rentre chez moi over en émoi, épuisée de m'être extasiée, euphorique chronique pis aphone pas le fun, fière de m'être levée pour danser, entre le stage surélevé pis la première rangée, avec mes bottes de cowboy achetées au Festival western de Saint-Tite, quand elle a chanté Everytime Two Fools Collide, avec Kenny Rogers, en 2007, mais c'est faux de soutenir que je sais pas comment agir en sa présence [...].»

Léane Labrèche-Dor... (Valérie Remise) - image 5.0

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Léane Labrèche-Dor

Valérie Remise

La fille qui aime (Interprétée par Léane Labrèche-Dor)

«Je passe mes journées toute seule dans ma cuisine, à éplucher des oignons pis à me sacrer la tête dedans pour justifier mon envie de m'arracher l'iris, la pupille, la rétine pis le globe oculaire au grand crisse de complet tellement mes lacrymales font de l'overtime, de l'overdose, de l'overdrame. Je tranche mes ingrédients au lieu de me trancher l'aorte, la carotide, la jugulaire pis les deux poignets pis j'essaie d'éviter de me défenestrer en me pitchant du châssis malpropre de mon bureau de travailleuse à domicile.»

Vous voulez y aller?

  • Quoi: J'accuse
  • Quand: du 10 janvier au 4 février
  • Où: La Bordée
  • Billets: 38 $
  • Info: 418 694-9721 ou bordee.qc.ca

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