Le Trident à l'assaut du monstre de 1984

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(Québec) Édith Patenaude était en visite à Londres, il y a deux ans, lorsqu'elle est tombée, par hasard, sur l'adaptation théâtrale de 1984. Tout de suite, la metteure en scène primée d'Absence de guerre a vu le potentiel de ce récit prophétique sur une société dystopique qui ressemble de plus en plus à notre réalité. À quelques jours de sa présentation au Trident, Le Soleil s'est entretenu avec l'éclairée et verbomotrice rousse de 33 ans.

Q Le récit de 1984 se passe beaucoup, surtout dans la première partie, dans la tête de Winston Smith et dans son journal. Comment en faire une adaptation vivante?

R L'adaptation met en contexte la temporalité de tout ça. Il y a un noeud en partant. Quand 1984 a été écrit, c'était dans le futur alors que pour nous, c'est le passé. La question du passé, du présent et du futur se pose constamment et est de toute première importance puisqu'il en est question tout le temps. Il y a donc une première partie où des gens parlent de l'oeuvre, Winston en fait partie. C'est comme si on était dans le futur, après les événements de [1984]. On n'avait pas le choix de faire une mise en contexte pour comprendre l'oppression à laquelle ils sont soumis, la terreur dans laquelle ils vivent et l'absence totale de liberté. [...] L'oeuvre est tellement actuelle que, comme il est dit dans la pièce, c'est un miroir dans lequel toutes les époques voient leur reflet. Ça pourrait être aujourd'hui, ça pourrait être demain. Ça aurait pu être le passé. C'est peu important en réalité. Mon souci était de transposer comment on peut entrer dans la tête de Winston. Comme on travaille avec des écrans, avec l'oeil de la caméra sur eux, c'est devenu très clair ce qu'il fallait suivre : la pensée de Winston, qui est constamment à l'écran. On peut ainsi avoir accès à ce qu'on n'a pas au théâtre: la proximité. [...] Ce que les gens vont voir sur scène, c'est la fabrication de ce qui se passe à l'écran. C'est très intéressant de suivre un personnage d'aussi proche.

Q C'est devenu un amalgame de théâtre et de cinéma?

R C'est devenu une job d'une ampleur colossale [rires]. Il faut que je mette en scène en même temps que je réalise un plan-séquence d'une heure et quart, entre le début et la fin. C'est un travail très cinématographique mais, en même temps, on n'essaie pas de se faire accroire que c'est du cinéma dans un studio: on est dans une salle de spectacle. [...] Nous, l'équipe, on devient un peu comme Big Brother : on dirige le regard du spectateur. C'est très, très dur de ne pas regarder l'écran même s'il y a des gens qui vivent des choses réelles [en dessous de celui-ci]. 

Q Est-ce que tu as vu le film de Michael Radford, sorti en 1984?

R Il y a très longtemps. J'en avais eu une impression forte. Mais je me nourris d'autres choses, même cinématographiquement. On est presque dans du Lynch, il y a aussi Dogville [de Lars Von Trier]. En plus, j'adore la science-fiction. Je me suis repassé 2001, l'Odyssée de l'espace de Kubrick. On est chanceux d'avoir ces grandes oeuvres qui peuvent nous inspirer. Les concepteurs et les acteurs sont très conscients de l'univers qu'on est en train de créer. J'ai l'impression qu'on fabrique un monstre ensemble. Quand les gens vont le voir, ils ne verront pas toutes les manipulations. Mais c'est tout de même fascinant de voir, dans la façon dont on travaille, que le processus est le même que le spectacle. Il a fallu creuser beaucoup pour trouver les clés qui nous servent et que le spectateur le ressente. Ça peut paraître très intellectuel [dans l'oeuvre], mais on est dans des sensations très fortes : la terreur, le désir, l'angoisse...

Q En quoi cette pièce est-elle ancrée dans notre société d'aujourd'hui?

R Ce qui est assez formidable, c'est que les gens vont venir et faire leurs liens. On n'a rien à mâcher: l'oeuvre est limpide. Moi, ce qui m'intéresse le plus, c'est à quel point les mécanismes de contrôle sont tout aussi présents, mais seulement plus sournois. On a l'impression d'être libre parce qu'on est diverti. C'est une autre forme de lavage de cerveau. On nous abrutit d'un paquet de produits télé ou autres qui nous enlèvent toute curiosité. [...] On nous fait croire qu'on a du pouvoir [démocratique], mais la machine est tellement lourde et dirigée par l'argent, tout comme les médias qui sont censés nous donner l'information pour nous éclairer, alors que tout est contrôlé par trois, quatre personnes... Sans tomber dans les théories de la conspiration, ce que nous implore l'oeuvre, c'est d'être lucides. [...] Un peuple ignorant, c'est la meilleure façon de le contrôler. Ce qui est rendu brillant, c'est que les gens préfèrent être ignorants... 

Q Winston a des équivalents de nos jours, comme les lanceurs d'alerte Julian Assange ou Edward Snowden?

R Tout à fait. Mais ce qui est magnifique, c'est que Winston, c'est nous. Les gestes qu'il pose, c'est d'écrire un journal et de faire l'amour. Ça nous laisse quand même croire que le moindre geste s'inscrit dans un contexte plus vaste qui peut faire la différence. Winston n'est pas différent de nous. Mais refuser le monde tel qu'il existe est extrêmement difficile, ça demande énormément de courage, de conviction et de force. Parce que tout le monde autour de nous ne veut pas qu'on se lève.

Q Ce qui pose toute la question de la dissidence et de la désobéissance, centrale de l'oeuvre. C'est un geste très difficile...

R ... qui est très critiqué et très controversé. Au début, l'ordre est créé pour protéger. Après, ça se sclérose, il y a des gens qui veulent le pouvoir pour le pouvoir et on perd le contrôle. Ça ne veut pas dire que tout fonctionne mal. Mais il y a des choses qui ne fonctionnent pas contre lesquelles on doit s'élever. 

Q Il y a trois ans, je t'ai demandé d'écrire un texte pour Le Soleil sur ce que représente le théâtre. Tu as écrit, entre autres choses, que c'était en toi pour faire un monde meilleur. Après avoir travaillé sur 1984, y crois-tu encore?

R Oui. Si je ne pensais pas encore que ça peut faire une petite différence pour quelques personnes, je ne le ferais pas. [Pause] J'ai encore espoir. S'il n'y a pas la possibilité de la lumière, à quoi bon? Je fais ça de tout mon coeur, en essayant de me remettre en question et en cherchant vraiment. Si ça peut donner l'envie aux gens de réfléchir mieux, ça ne peut que nous mener vers un monde meilleur. Peut-être. Un jour...

La metteure en scène Édith Patenaude et le comédien... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 2.0

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La metteure en scène Édith Patenaude et le comédien Maxime Gaudette

Le Soleil, Pascal Ratthé

Maxime Gaudette, l'antihéros de «1984»

Maxime Gaudette a plusieurs rôles marquants à son actif, tant au théâtre, à la télévision (Les rescapés) qu'au cinéma - celui du tireur fou dans Polytechnique (Denis Villeneuve) lui a d'ailleurs valu un Genie et un Jutra, en 2010. Mais le prochain sera considérable puisqu'il prête ses traits à Winston Smith, l'antihéros à la révolte tranquille de 1984. «C'est fascinant», explique celui qui a vécu tout un choc en se plongeant dans l'univers de George Orwell.

Assis dans le hall de la salle Octave-Crémazie, à quelques jours du lever de rideau, l'acteur à la gueule de jeune premier, malgré ses 41 ans, prend la mesure de ce qui l'attend. Il y a quelques mois, Gaudette avait une «vague impression» de 1984 : Big Brother, la société totalitaire, etc. Claude Poissant lui a parlé du projet - l'adaptation est une coproduction du Théâtre Denise-Pelletier dont il est directeur artistique. Il lui a vanté le travail d'Édith Patenaude: «Je fais toujours confiance à ses choix et à ses propositions».

Le père de deux jeunes enfants a tout de même hésité à quitter Mont-réal. Pas longtemps. «C'est un rôle qui se refuse difficilement.» Ensuite, «ça a été une rencontre-choc» à la lecture du roman. Et il s'y est plongé totalement : «Le théâtre ne supporte pas la demi-mesure.»

Il y revient souvent, au théâtre. «J'aime la rencontre de ces grands textes. La langue y est riche. Ce côté plus grand que nature, la rencontre avec le public... Ça m'amène à un niveau d'émotion et d'investissement physique que je ne retrouve nulle part ailleurs. Le souffle que ça demande, l'énergie que tu reçois autant que celle que tu donnes, pour moi, c'est vraiment grisant, même si ça me demande beaucoup d'énergie.»

Pour l'instant, il incarne le gars simple et chaleureux qu'il est : cheveux bruns courts, barbe de quelques jours, jeans et chemise noire. Curieusement, on lui propose souvent des rôles intenses, sombres et introvertis. «Je suis souvent dans des zones dures et profondes. Pour un interprète, c'est un beau défi.»

Il en aura tout un avec Winston Smith, un personnage «très complexe», qui oscille entre le pessimisme et la tentation de la révolution. C'est un homme, comme les autres protagonistes, «très opprimé qui vit dans le stress, l'angoisse et la paranoïa, 24 heures sur 24. Il est épuisé psychologiquement, mais certain que la réponse à ce gouvernement totalitaire est l'éveil d'un peuple. [...] On s'identifie beaucoup à lui. Quelqu'un qui se lève et ose affirmer son opposition, c'est quelqu'un en qui on peut croire. Il faut que ton idéal soit grand.»

Évidemment, les similitudes avec l'oppression vécue par certains peuples n'ont pas échappé à Maxime Gaudette, ni même les correspondances entre l'organisation sociale et le niveau de surveillance des citoyens décrites par Orwell et ce qu'on constate dans plusieurs pays occidentaux.

«J'ai parfois l'impression que le terrorisme devient un prétexte à utiliser certains moyens d'espionnage et de contrôle de la population. Nos faits et gestes sont enregistrés. Pour moi, c'est tout à fait 1984. Ça me fait un peu peur. On ne sait pas jusqu'où ça peut aller.» 

Il suffit de voir le documentaire Citizenfour de Laura Poitras, sur les révélations troublantes d'Edward Snowden, pour constater que ça va très loin. Ou de tracer un parallèle entre le temps qu'on passe devant des écrans pour se divertir et l'usage qui en est fait par le pouvoir totalitaire dans 1984 pour laver le cerveau des citoyens. «On est bien dans notre petit confort...» ironise Maxime Gaudette.

C'est pourtant un autre aspect qui l'a grandement frappé : l'appauvrissement de la langue comme moyen de contrôle et d'aliénation. «Ça aussi, c'est criant d'actualité. Quand on écoute les gens à la télé, par exemple, il y a souvent un manque de vocabulaire, des anglicismes, et une utilisation faible et très limitée du français. Avec les textos, Twitter, etc., la langue s'atrophie dangereusement», croit-il. 

Maxime Gaudette ne veut pas donner de leçon - son vocabulaire n'est pas assez riche, constate--t-il, «mais je fais des efforts». «La langue est reliée aux émotions, aux souvenirs», à la façon d'appréhender la réalité. Or, dans 1984, la classe dominante s'évertue à la limiter à sa plus simple expression.

«C'est comme ça qu'ils vont manipuler [les gens] de façon totale.»

=> À l'affiche 

Titre : 1984

Texte : George Orwell 

Mise en scène : Édith Patenaude 

Interprètes : Maxime Gaudette, Claudiane Ruelland, Véronique Côté, Alexis Martin, Jean-Michel Déry et Réjean Vallée

Salle : Théâtre du Trident 

Dates : 3 au 28 novembre

Synopsis : Dans un régime dirigé par une élite et incarné par Big Brother, Winston Smith est chargé de réécrire l'Histoire dans le cadre de son travail au ministère de la Vérité. Il demeure, à chaque instant, susceptible d'être traqué par la Police de la Pensée. Malgré cela, il tente de comprendre les rouages de la dictature totalitaire mise en place. Il rencontre Julia, ils s'aiment et font l'amour clandestinement. Avec elle, il rêve d'un soulèvement. Mais il sait que, tôt ou tard, il devra payer le prix de tous ces «crimes» envers le Parti.

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