Fabien Cloutier: l'alouette en colère

«Je crois à la collectivité et à la... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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«Je crois à la collectivité et à la solidarité. Mais la solidarité n'appartient pas seulement à celui qui a une pancarte»

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) «Il y a une noblesse dans l'indignation.» Fabien Cloutier, regard acéré et verbe caustique, n'a pas la langue dans sa poche. Son choix comme porte-voix de la Journée mondiale du théâtre ne pouvait être plus avisé et pertinent. Autant pour plaider le rôle des artistes dans une certaine conception d'une société plus égalitaire et juste que pour défendre l'idée de la liberté de parole et du dialogue. Même avec les provocateurs de la radio. «On n'a pas le choix.»

En personne, Cloutier est presque l'antithèse de son personnage du Chum à Chabot (lire l'autre texte), archétype du Québécois colon sur les bords, mais pas niaiseux pour autant. L'oeil vif, le sourire avenant, l'iconoclaste aux lunettes écailles et à la courte barbe auburn ne se départit jamais de son calme. Même si l'humaniste en lui n'a pas «besoin de se forcer pour s'indigner». Les raisons sont nombreuses : le repli individualiste, la pensée unique, le manque de vision globale, l'évasion fiscale, l'opulence des riches et leurs façons de diviser pour régner, l'artiste comme bouc émissaire...

Alors, quand on lui a demandé de prendre parole, il n'a pas hésité, même s'il sait que ses opinions tranchées et tranchantes ne feront pas l'unanimité, même parmi ses collègues. Le Soleil a décortiqué avec ce libre penseur et formidable brasseur d'idées son message en cinq points : diviser, refuser, combattre, affirmer et fêter.

Q Diviser. Tu as pris l'austérité comme cible dès le départ. Pour toi, c'était une évidence?

R «C'est l'austérité dans un sens plus large. On va avoir besoin de penser plus grand. L'austérité, pour certains, il n'y en a pas assez; pour d'autres, il y en a déjà trop. Ce que j'essaie de dire, c'est que l'austérité ne frappe pas sur les bonnes personnes. Je ne suis pas pour le statu quo. Je suis capable de regarder autour de moi et de penser qu'il y a des choses qui pourraient être faites autrement. Mais je refuse qu'un programme comme Chapeau les filles! à 150 000 $ sur deux ans soit coupé alors qu'on donne 150 000 $ à un incompétent qui s'en va chez lui. [Le pire], c'est que dirigeants et gouvernement réussissent à nous faire croire que la lutte [contre l'austérité] doit se faire entre nous. Ça me met en crisse. Les postes de radio de droite de Québec, j'ai beau être en désaccord avec eux, très souvent, mais je ne pense pas qu'ils se lèvent le matin en se disant : "Je veux bâtir un Québec dans lequel mes enfants ne seront pas bien." Après ça, c'est quoi ma solution? Les traiter d'imbéciles ou espérer qu'un dialogue est possible? Même si le point en commun est ténu, tablons dessus.»

Q Refuser. C'est l'union fait la force, surtout au théâtre, un art en perpétuel sous-financement?

R «Oui. On tombe [trop souvent] dans le piège de la division. Je ne crois pas que ce soit la solution. Refuser ce que [les puissants] essaient de nous mettre en tête. Je n'y crois fondamentalement pas qu'on peut être chacun de notre côté et créer quelque chose de mieux.»

Q Combattre avec le coeur. C'est une autre forme d'appel à la solidarité?

R «Oui. C'est gros, mais on n'a pas le choix d'aimer notre prochain. Je ne peux pas souhaiter du malheur à ceux qui sont en désaccord politique avec moi. Il faut au moins essayer de tendre une main. C'est aussi un appel à contrer la violence avec laquelle on s'exprime - ça peut m'arriver, moi aussi. Les Québécois sont bouillants. Mais c'est un piège. Osons discuter de nos désaccords. Naturellement, on crée des réseaux [sociaux], des milieux de vie, qui nous ressemblent. Il faudrait en sortir un peu pour combattre les idées préconçues et prendre un peu de recul. Il existe un juste milieu.»

Q Affirmer. Est-ce que le théâtre est le dernier bastion de la résistance?

R «Il y en a plusieurs. Mais je pense que c'est une des places où il y a de la liberté et un échange d'idées qui sort du cadre convenu. [...] Des fois, on s'affirme comme artiste en terrain hostile. Il faut expliquer ce que ça représente. Je suis un travailleur autonome. Je paie des impôts et des taxes, comme tout le monde.»

Q Fêter. Une ode à la liberté?

R «Oui. C'est aussi l'idée qu'on va continuer à avancer, qu'on ne va pas se taire. Les idées nouvelles, différentes, ont une place dans la société. On en revient à la liberté d'expression. On ne peut pas être pour et avoir envie de dire à un artiste de se taire, de l'empêcher d'exprimer sa pensée. On a le "Je suis Charlie" assez sélectif.»

En théorie, ce devait être ce soir la... (Photothèque Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 2.0

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En théorie, ce devait être ce soir la dernière des solos déjantés de Fabien Cloutier, Scotstown et Cranbourne.

Photothèque Le Soleil, Pascal Ratthé

Le dernier tour de piste

Fabien Cloutier entame un nouveau chapitre de sa vie professionnelle. En théorie, ce devait être ce soir la dernière de ses solos déjantés Scotstown et Cranbourne (il y aura une ultime supplémentaire le 6 juin), pour passer à autre chose. Dans les deux sens du terme: incapable de suffisamment faire vivre son théâtre sur les scènes de Québec, le dramaturge déménage à Montréal. Son cas n'est pas unique, il est symptomatique d'une incapacité de montrer ici et maintenant le répertoire de demain dans la capitale, croit-il.

Le natif de Sainte-Marie-de-Beauce quitte la capitale contre son gré. Vivre de son art à Québec, «j'aurais aimé que ce soit possible». Dès la création de Scotstown, en 2009, deux compagnies montréalaises lui ont offert une résidence pour créer Billy (Les jours de hurlement), prix Gratien-Gélinas en 2011, et Pour réussir un poulet.

Contrairement à d'autres, son départ n'est pas lié au fait que les portes de la télé et du cinéma se sont ouvertes à lui, même si les offres se font insistantes («j'ai passé mon automne à dire que je n'étais pas disponible»). Non, il part : parce que «mon théâtre et ce que je fais comme auteur prennent de plus en plus de place à Montréal qu'à Québec. Ça ne se compare pas. Et ça continue». 

Résigné

Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Mais à 39 ans, il s'est résigné à déménager profession et famille. «Je ne suis pas amer», jure-t-il. Le dramaturge lance tout de même un pavé dans la mare. «Au-delà du cas Fabien Cloutier, il y a pas mal d'auteurs contemporains québécois qu'on n'a pas encore vus ici. Bordel, qu'est-ce que ça va prendre? Il y a des gens qui écrivent l'histoire actuelle du théâtre québécois, mais on a tendance à mettre de l'avant ceux qui l'ont écrite il y a 20 ans. C'est normal, mais ce serait le fun qu'on aille un peu au-devant. Moi, ça aurait pu faire une différence pour ma carrière à Québec. Mais là, il est trop tard.»

Dans la métropole, il n'y a pas que le théâtre. Il utilise aussi son humour décapant à l'émission Plus on est de fous, plus on lit! à la radio de Radio-Canada. L'acteur tiendra aussi un rôle important dans l'adaptation cinématographique de La chasse-galerie de Jean-Philippe Duval (Dédé à travers les brumes). Reste qu'il part, répète-t-il, pour faire exister son théâtre.

L'chum à Chabot, le héros improbable et inénarrable de Scotstown et de Cranbourne, s'éclipse donc pour permettre à son créateur de mener à bien des projets qui foisonnent dans son cerveau en ébullition. Fabien Cloutier n'exclut pas de reprendre ses pièces d'ici quelques années, ni même un troisième volet qui viendrait clore en beauté.

On va le suivre un peu plus à distance, mais on va continuer à suivre un des créateurs québécois les plus originaux et pertinents de sa génération. C'est sûr.

La Journée mondiale du théâtre

La Journée mondiale du théâtre du 27 mars se déroule, au Québec, en pleine ébullition sociopolitique. Le message de Fabien Cloutier en est fortement teinté. Sa réflexion citoyenne aussi.

«Je crois à la collectivité et à la solidarité. Mais la solidarité n'appartient pas seulement à celui qui a une pancarte. Ça se vit au quotidien. C'est aussi simple que se donner un coup de pouce entre voisins, avoir de l'empathie pour le travailleur d'usine qui est en difficulté, plutôt que de faire "moi, moi, moi". Est-ce que la pensée peut être plus globale et qu'on puisse se réaliser comme individu dans quelque chose de plus collectif?»

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