Cachets impayés pour Sweeney Todd: «irrespectueux et injuste»

Plusieurs des acteurs ayant participé à la comédie... (Phothèque Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Plusieurs des acteurs ayant participé à la comédie musicale Sweeney Todd n'ont pas touché leur cachet, un mois après la fin des représentations.

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Un mois après la fin des représentations, les artisans du spectacle Sweeney Todd ne digèrent toujours pas les impacts de l'échec financier de la production du jeune théâtre Décibel. La plupart des concepteurs, musiciens, techniciens et acteurs n'ont toujours pas été payés, et n'entretiennent pas un grand espoir de récupérer l'entièreté des sommes qui leur sont dues.

«C'est un sentiment doux-amer», a témoigné au Soleil Jonathan Gagnon, qui a incarné Beadle Bamford dans la version québécoise de cette comédie musicale créée par Stephen Sondheim à Broadway en 1979. Il a, comme deux autres de ses collègues acteurs, reçu son cachet en totalité. Ce qui ne l'empêche pas de trouver le traitement de ses compatriotes, tous corps de métier confondus, «complètement irrespectueux et injuste».

Au coeur du problème vécu par les artistes du spectacle créé par Louis Morin et sa compagnie, le théâtre Décibel, au Capitole de Québec, il y a entre autres une clause de contrat dérogatoire, que Jonathan Gagnon a refusé de signer. «Avant que le projet ne commence, l'Union des artistes (UDA) avait exigé du producteur de mettre en garantie tous les cachets pour les membres UDA, comme Décibel n'avait pas fait ses preuves en tant que compagnie. Mais le producteur n'avait pas les liquidités, parce qu'il n'avait pas reçu son financement et qu'il se basait beaucoup sur la billetterie pour renflouer ses revenus. Il a donc fait signer une dérogation aux acteurs, ce qui est tout à fait légal, en partenariat avec l'UDA, comme quoi ils se dégageaient de l'obligation de mettre leurs cachets en garantie. En contrepartie, au moindre défaut de paiement, l'artiste pouvait se retirer sans pénalité et briser son contrat», explique Jonathan Gagnon.

Pas de dérogation

Par «instinct ou intuition», le comédien n'a pas signé la dérogation. Il aurait pu y perdre son contrat, mais ça n'est pas arrivé. La plupart des autres comédiens l'ont signée, sans en connaître les impacts réels. «Les artistes qui ont signé cette dérogation-là ont été mal informés de la part du producteur et n'ont pas eu le réflexe de poser des questions à l'UDA, parce que sur la feuille de la dérogation, il y avait le logo de l'Union, c'était très officiel. Ils ont fait confiance au producteur sans nécessairement comprendre ce que ça impliquait. À la suite d'une réunion, dimanche dernier, l'UDA a fait son mea culpa, en disant qu'elle aurait dû mieux renseigner les artistes, mais, d'un autre côté, les artistes ont aussi convenu qu'ils auraient dû poser plus de questions», raconte-t-il.

Jonathan Gagnon ajoute, à la défense de ses collègues, que le projet était emballant. «Ça nous tentait de faire de la comédie musicale. Ce sont des projets qui n'arrivent jamais ici, ça se passe souvent à Montréal, avec des vedettes. Là, on nous servait ça sur un plateau, jouer un Sondheim au Capitole, c'était magique. C'est sûr qu'on a embarqué à fond là-dedans», précise-t-il.

Pour lui, le producteur et metteur en scène, Louis Morin, ne s'est pas non plus lancé dans cette aventure de mauvaise foi. «Je ne pense pas que ce soit un arnaqueur, mais je pense que c'est un gars qui a été très naïf et qui a mal calculé ses affaires», analyse-t-il. Sweeney Todd reposait sur un montage financier de près de 500 000 $, avec près de 30 000 $ de ce montant allant aux droits d'auteur. Une production majeure, pour laquelle le public n'a pas été au rendez-vous, malgré le succès critique.

«À partir d'un certain moment, on voyait bien que le public n'était pas au rendez-vous. On aurait souhaité qu'il nous dise qu'il était dans la merde financièrement. On aurait eu la possibilité d'accepter de jouer dans des conditions moindres que ce qu'on avait négocié. Mais il nous disait toujours "Ça va bien, on a de l'argent en billetterie, c'est sûr que vous allez être payés". C'est une accumulation de mensonges, d'informations erronées. Si on nous avait dit la vérité, on se serait serré les coudes, on était une équipe pour ça», plaide-t-il.

Manque d'honnêteté

Un autre membre de la production, qui n'a pas souhaité être identifié, abonde. «Un bon producteur aurait su quand s'arrêter avant que ça ne devienne une catastrophe financière. Il aurait réalisé qu'il s'agissait d'une opération risquée», plaide-t-il. «Louis Morin n'a jamais été honnête ou même direct avec nous.»

Ce manque de transparence a blessé les artisans auxquels Le Soleil a parlé. Dès les premières répétitions, les chèques remis aux artistes ont commencé à rebondir, causant bien des maux de tête à des artistes qui ne roulent pas sur l'or.

Il y a eu plusieurs réunions de crise avant la première. Les artistes qui avaient signé la clause dérogatoire auraient pu se retirer du projet, mais la troupe a décidé d'aller de l'avant quand même, après avoir investi autant d'énergie dans le projet. «Ce qui en ressort, c'est vraiment l'esprit d'équipe que ça a créé, dans tous les corps de métier. Tout le monde a été touché, autant les comédiens, les musiciens, les concepteurs et les techniciens. On s'est vraiment solidarisés à travers tout ça. On a eu du plaisir à jouer, malgré tout», tient à spécifier Jonathan Gagnon. «On a décidé de respecter notre engagement, même si le producteur ne respectait pas le sien. On voulait être professionnels et aller jusqu'au bout. Après, on a entrepris les différents recours contre le producteur», explique-t-il. L'UDA a notamment déposé cette semaine un grief concernant le défaut de paiement des comédiens de Sweeney Todd.

Louis Morin n'a pas retourné les appels du Soleil.

****

Une ombre sur la comédie musicale

Au-delà des pertes financières, les artisans interrogés par Le Soleil craignent que l'aventure ratée de Sweeney Todd ne rejaillisse négativement sur la production de comédies musicales à Québec. «L'UDA se méfie, et avec raison, des producteurs qui veulent produire ce genre de spectacle. Ça m'attriste énormément de penser que ce ne sera peut-être plus possible de faire ce genre de spectacle ici», a témoigné un membre de la production qui a préféré garder l'anonymat. «Je crois qu'il y a une erreur dans la manière qu'on a d'envisager ces spectacles. On veut recréer Broadway sur la scène. Mais c'est impossible que ce soit une opération rentable dans le contexte de production qu'on a ici», ajoute-t-il.

Pour Jonathan Gagnon, le fait que la comédie musicale Sweeney Todd ne soit pas autant connue que Les Misérables ou La mélodie du bonheur a peut-être nui à son succès, malgré la présence de têtes d'affiche bien connues de la télévision comme Renaud Paradis et Jean Petitclerc. «C'était un risque, mais en même temps, c'était audacieux et edgy. Ce n'était pas dénué d'intérêt comme choix. C'était peut-être l'envergure qui aurait mérité plus de réflexion», pense-t-il. Une assistance de 400 personnes par soir aurait été fort différente dans une salle de plus petite jauge que le Capitole, qui peut accueillir autour de 1200 personnes, donne-t-il en exemple.

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